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Résumé
Par Franck Torres L’Écho du Passé – Juin 2025 On me dit parfois : « C’était mieux avant. » Je l’ai cru moi aussi.
Par Franck Torres L’Écho du Passé – Juin 2025
On me dit parfois : « C’était mieux avant. » Je l’ai cru moi aussi. Et puis j’ai repensé.
Car j’y étais. J’avais vingt ans. Et j’ai tout vu. Le bon comme le brutal. La liberté sans limites… mais aussi les silences, les abus, les risques normalisés.
J’ai découvert le monde du travail au début des années 90. Un monde qu’on idéalise souvent, mais qui, vu de près, sentait autant le tabac froid que l’arbitraire. Et dont les plus jeunes oublient parfois qu’il vous imposait de respirer la fumée des autres, dans les trains, les bureaux, les salles de réunion. Le tabagisme passif n’était pas un sujet : c’était une norme.
️ Le brouillard des bureaux
Tout commençait dans les trains. Je prenais le RER C, direction Paris. Les wagons fumeurs étaient les seuls où il restait des places. On y entrait par nécessité, en apnée. On y retrouvait les visages ternes, le regard ailleurs, et cette odeur de tabac froid qui collait à la gorge dès 7 h du matin.
Ce n’était pas un choix : on fumait autour de vous, pour vous, malgré vous.
Au bureau, même atmosphère : on fumait en réunion, en face des photocopieuses, parfois même pendant les formations. Les managers allumaient leur cigarette pendant qu’on nous présentait les objectifs de productivité. Personne ne bronchait. Tout le monde s’y était habitué.
Les dîners d’affaires des commerciaux seniors duraient des heures, ponctués de vins, de digestifs, parfois même de cigares offerts avant le dessert. Rien n’était trop cher pour satisfaire les clients. Le champagne au bureau, c’était fréquent. Le whisky, aussi. Et cela ne choquait personne.
Mais ce qui me frappe aujourd’hui, c’est ce qu’on appelait alors « l’ambiance » — et qui, avec un peu d’honnêteté, relevait bien souvent du harcèlement sexuel systémique.
Des remarques insistantes sur le physique, des commentaires salaces dits à voix haute, des mains baladeuses dans les ascenseurs, des blagues graveleuses dans les pots de départ — tout cela faisait partie du quotidien. Et je ne parle pas de « quelques brebis galeuses ». Non. C’était toléré. Intégré. Répété. Parfois même valorisé.
Moi, je n’y participais pas. Mais je voyais. J’étais jeune. J’observais. Je comprenais bien que quelque chose clochait, sans toujours avoir les mots pour le dire. Je n’étais pas acteur. Mais j’étais là. Et comme beaucoup, je me suis tu. Par peur. Par ignorance. Par manque de légitimité. Et ça aussi, ça fait partie du problème.
Ce climat de domination masculine, maquillé en décontraction professionnelle, a brisé des élans, verrouillé des carrières, miné des consciences. Et il n’a été remis en question que bien plus tard, souvent trop tard.
Les commerciaux : vendre, peu importe à qui
Dans les services commerciaux, j’ai vu de mes propres yeux une violence plus douce, mais tout aussi toxique : celle de la vente à tout prix.
On poussait des produits complexes à des clients non avertis, parfois sans même leur expliquer ce qu’ils signaient. La culture du chiffre dominait tout. Pas de conformité, pas de transparence, pas de devoir de conseil. Le client n’était pas un partenaire, mais une cible. Et on atteignait, peu importe les moyens.
Les formateurs, eux, avaient l’allure d’un autre temps : cravate trop large, souvent tachée, coincée dans la chemise. Une Gitane sans filtre aux lèvres, qui pendait parfois pendant les explications. Ils parlaient fort, rigolaient gras, formaient comme on partait au combat : slogans percutants, raccourcis commerciaux, et une méfiance bien installée à l’égard des « états d’âme ».
Pas question de scrupules : ce qu’on vous apprenait, c’était à closer, à convaincre, à signer. Pas à écouter. Pas à protéger.
Ce n’était pas mal vu. C’était valorisé. Le meilleur n’était pas celui qui comprenait. C’était celui qui vendait.
À l’usine : cadence, risque et silence
Mais j’ai aussi connu le monde ouvrier. Celui du bruit, de l’huile, des cadences. L’été, je travaillais à l’usine Renault de Choisy-le-Roi.
Je montais les arceaux des roues de secours des R25. Je peignais des jauges à huile à la chaîne. Des journées debout, les mains dans la graisse, l’esprit tendu sur les gestes à ne pas rater.
La cadence faisait la loi. On devait atteindre un quota de pièces par jour. Pas assez ? Le chef d’équipe le voyait tout de suite. Et un licenciement pour manque de productivité n’était jamais exclu — même à cause d’un jeune en job d’été qui voulait battre des records pour épater la galerie.
Les accidents étaient fréquents. Un gant happé, un ongle écrasé, une brûlure. On le savait. On le taisait. On reprenait.
La sécurité ? Elle existait surtout sur les panneaux. Pas toujours sur les postes. Mais malgré cette rudesse, il y avait une vraie solidarité. Une humanité rude mais franche. Je n’ai jamais oublié cette leçon-là.
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