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Résumé
Il est 22h et le bitume est encore tiède. Cet été 2026 n'a plus rien d'une saison de repos : records de chaleur, hectares brûlés, récoltes en chute libre. Nous vivons une saison que nos mémoires ne savent pas encore comment nommer. La solidarité envers les agriculteurs frappés de plein fouet ne suffit plus à combler l'inquiétude. Ce texte est une tentative de mettre des mots sur ce que beaucoup ressentent sans oser le dire.
Il y a des étés qui laissent des souvenirs. Celui-ci laissera des traces. Ce soir j'écris, pour ne pas m'habituer.
Il est vingt-deux heures passées et le bitume de la route devant chez moi est encore tiède. Je sors observer, comme chaque soir depuis des semaines. Un geste un peu dérisoire, je le sais bien — celui qui regarde ne sauve rien.
Les hortensias, les rhododendrons, les érables, les magnolias qui ont grandi dans nos régions saison après saison ont viré au brun en quelques semaines. Les arbres qui ne sont pas morts et qui n'ont pas perdu leurs feuilles affichent déjà des couleurs d'automne. Les mousses, elles, ne reviendront pas.
Et je pense déjà aux premières tempêtes d'automne, celles qui arrivent toujours. Elles vont s'abattre sur des végétations épuisées, du bois cassant, des sols durs comme de la pierre. J'ai peur du bilan.
L'été, normalement, c'est la saison qu'on attend. La coupure avec le monde du travail, la plage, les musées visités en famille, les repas qui traînent, les liens qu'on resserre. Recharger les batteries, comme on dit.
Pas cette année. La chaleur s'est installée à la fin du printemps et n'est jamais repartie. Nous avions espéré le soleil après les inondations historiques, après cet épisode de neige dont tout le monde a déjà oublié la date exacte. Il est venu. Il n'est plus reparti. Et au lieu d'une douce chaleur, une morsure permanente qui consume lentement la nature de nos zones tempérées.
Alors on s'enferme. Une partie de la journée, volets clos, on attend que ça passe. Ceux qui ont un jardin regardent mourir en quelques semaines ce que des années d'aménagement avaient construit. Et les informations déroulent leur litanie : incendies, canicules, drames, exodes.
Les chiffres, puisqu'il en faut. Fin juillet, quatrième vague de chaleur : 40,2 degrés à Tarbes, record absolu là-bas, 41 à Bergerac, plus de 40 à Bordeaux et Angoulême. Les prévisionnistes pensent que 2026 va détrôner 2003 — 2003, qui était notre référence de l'impensable depuis vingt-trois ans. Plus de 42 000 hectares brûlés en France à la mi-juillet, du jamais vu à cette date en vingt ans de relevés satellitaires. À Biscarrosse, 31 000 personnes évacuées. Trois pompiers morts depuis le début de l'été. Et en Espagne, où une partie de ma famille a ses racines, près de 120 000 hectares partis en fumée.
Oui, c'est un drôle d'été. Et « drôle » est certainement le mot le plus mal choisi qui soit. Je l'emploie faute de mieux — comme on a dit « drôle de guerre » en 1939, non parce que c'était amusant, mais parce qu'on n'avait pas encore de nom pour ce qu'on était en train de vivre.
Nous, nous pouvons fermer les volets. Un agriculteur, non. Son atelier, c'est le champ.
Le ministère de l'Agriculture avance des chiffres provisoires qui donnent le vertige : du blé en recul de 10 à 20 % selon les régions, jusqu'à 30 % de pertes sur le maïs — « à certains endroits, le maïs ne sera pas récolté, ce sera zéro », dit le président de la FNSEA —, 60 % sur le houblon, la production laitière qui décroche de 20 à 30 %. Des vendanges avancées à la mi-août. Et l'eau : 98 départements en sécheresse, 57 en crise. Des éleveurs qui entament en plein juillet le foin prévu pour l'hiver. La ministre de la Transition écologique a déjà prévenu que la facture dépasserait les 5,6 milliards de 2022.
Je veux le dire ici sans détour : tout mon soutien va au monde agricole. On ne partage pas toujours les mêmes analyses, eux et nous, et ce serait malhonnête de le taire. Mais on partage l'essentiel. Le travail. La peine. La dignité de ceux qui produisent ce que nous mangeons.
Un agriculteur qui perd sa récolte ne perd pas un chiffre d'affaires. Il perd une année de travail, et parfois une exploitation que trois générations avaient tenue avant lui. Ce n'est plus un aléa, c'est devenu un risque structurel — et un risque structurel appelle autre chose qu'une aide d'urgence votée en septembre et oubliée en janvier.
On range souvent le climat au rayon environnement. Erreur. C'est d'abord, pour nous, un sujet de conditions de travail.
Pendant que certains se calfeutrent, d'autres continuent. Les chantiers, les entrepôts, les livraisons, les cuisines, les ateliers, les plateaux téléphoniques mal ventilés, l'agence ouverte au public avec la clim en panne. Le corps humain ne fait pas la différence entre une canicule qui fait la une et un mardi ordinaire à 34 degrés sous une verrière.
Depuis le 1er juillet 2025, le code du travail comporte enfin un chapitre sur les épisodes de chaleur intense. Le décret du 27 mai 2025 oblige tout employeur, privé comme public, à évaluer ce risque, à l'inscrire au document unique, à adapter les horaires, à fournir de l'eau fraîche, à organiser le signalement des malaises — je pense en particulier aux travailleurs isolés.
C'est un progrès réel. Mais un texte ne rafraîchit personne. Il ne vaut que par ce qu'on en fait : un DUERP vraiment mis à jour, une CSSCT qui va voir sur le terrain, un droit d'alerte qu'on ose utiliser. L'été 2026 aura été le premier test grandeur nature de ce cadre. Faisons-en le bilan, entreprise par entreprise, dès la rentrée. Sincèrement, sans complaisance.
Il y a une chose que je n'arrive pas à chasser de mon esprit depuis des semaines : tout cela s'est produit avant El Niño.
Le phénomène est officiellement installé dans le Pacifique depuis le début de l'été. Les Américains de la NOAA annoncent qu'il va se renforcer jusqu'à la fin de l'année et qu'il tiendra presque certainement jusqu'au printemps 2027. Certains modèles parlent même d'un « super El Niño ». Météo-France, qui n'est pas une officine catastrophiste, écrit noir sur blanc que ce phénomène, ajouté au réchauffement de fond, pourrait porter 2026 ou 2027 au niveau du record planétaire de 2024, voire au-delà.
Or les effets d'El Niño sur le climat mondial arrivent avec retard, l'année qui suit son installation. Autrement dit : l'été que nous venons de subir n'a pas encore reçu sa part. Relisez cette phrase. Moi, elle m'empêche de dormir certains soirs.
Je ne joue pas les prophètes de malheur — les climatologues eux-mêmes restent prudents sur l'amplitude. Mais quand la prudence scientifique prend ce ton-là, notre insouciance collective devient difficile à défendre.
Ce que je vois, c'est un pays qui gère l'urgence et qui a désinvesti l'anticipation. On mobilise 3 300 pompiers et 1 500 militaires sur un incendie, et on apprend au même moment que sept Canadair sur douze seulement sont en état de voler. On plaint les victimes en août. En septembre, on passe à autre chose.
Ce que je vois, c'est un monde du travail qui a les mêmes réflexes. Un ventilateur, une note de service, une bouteille d'eau — et on esquive la vraie question : quelle organisation du travail dans un pays qui connaîtra régulièrement les quarante degrés ?
Et puis il y a cette page blanche devant nous. Nos mémoires d'hommes ne nous permettent plus de comparer cette période à quoi que ce soit de connu. Nos parents avaient 1976, nos grands-parents 1947. Nous entrons en zone inconnue — et pendant ce temps, cette page, l'intelligence artificielle l'écrit de plus en plus à notre place. On subit, on attend, on survit. Je ne suis pas de ceux qui accusent la technologie, mon mandat dit assez le contraire. Mais je refuse le marché tacite qui se dessine : une société où la machine écrit et où l'humain regarde défiler la catastrophe sur son écran.
Défendre les salariés, aujourd'hui, ce n'est plus seulement le salaire et l'emploi. C'est négocier l'habitabilité même du travail : la chaleur, l'eau, les horaires, les trajets, la santé — et les technologies qu'on nous déploie sans nous demander notre avis.
Je suis grand-père depuis peu. Ça change le rapport au temps, plus que je ne l'aurais cru.
Quand je regarde Luna, ma petite-fille, je ne compte plus en années mais en décennies. En 2080, elle aura l'âge que j'ai ce soir. 2080 n'est plus une abstraction de rapport du GIEC : c'est une date, et quelqu'un que j'aime y sera.
Alors est-ce une simple anomalie climatique, ou les prémices d'un changement de civilisation ? Je n'en sais rien, honnêtement. Personne n'en sait rien. L'histoire n'a jamais prévenu ses contemporains qu'elle était en train de basculer.
Ce que je sais, c'est ce que je refuse : l'accoutumance. Le vrai danger n'est pas la canicule. Le vrai danger, c'est le jour où nous cesserons de la trouver anormale.
Trois choses pour la rentrée, très concrètes. Mettre la chaleur au travail à l'ordre du jour de toutes nos instances, avec un bilan chiffré de cet été. Faire entrer l'adaptation climatique dans les négociations d'entreprise, au même titre que la GEPP — elle transformera les métiers autant que l'IA. Et ne pas laisser la page blanche s'écrire sans nous.
C'était un drôle d'été. Et ce soir je voulais l'écrire, pour participer, peut-être, à une forme de prise de conscience collective. Le prochain été ne devra plus nous surprendre.
Franck Torres Président UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire — neoexplora.net
Sources
Météo-Paris / Météo-Villes, « Vers un été 2026 historique », 29 juillet 2026.
Touteleurope.eu, d'après le système européen EFFIS, « Feux de forêt : plus de 42 000 hectares déjà brûlés en France en 2026 », juillet 2026.
Bilans préfectoraux, incendies des Landes, juillet 2026.
Ministère de l'Agriculture, estimations provisoires de rendements 2026 (citées par franceinfo / ICI) ; déclarations d'Arnaud Rousseau, FNSEA.
Ministère de la Transition écologique, comité d'anticipation et de suivi hydrologique, juillet 2026.
NOAA / Climate Prediction Center, bulletin ENSO, 3 août 2026 ; OMM, Info-Niño/Niña, mai-juin 2026 ; Météo-France, « El Niño : quelles conséquences à l'échelle planétaire ? », juin 2026.
Décret n° 2025-482 du 27 mai 2025 relatif à la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur, en vigueur depuis le 1er juillet 2025.
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