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L'horloge qui recule

L'horloge qui recule

Grande horloge sombre superposée au reflet d’un bureau éclairé, derrière une baie vitrée mouillée de pluie, avec une ville floue en arrière-plan.

Résumé

70 % de chances de catastrophe IA. Le chiffre a fait le tour du monde en 48 heures. Son auteur lui-même a recalé la date — trois fois. Et cinq grands journaux l'ont raconté de travers. Ce n'est pas une affaire de pessimisme ou d'optimisme. C'est une affaire de rigueur. Avec Basil, on relit les sources, on remonte les corrections publiées, et on essaie de voir ce que ce désordre médiatique révèle sur notre rapport collectif à l'IA.

Dialogue 3.0 avec Basil — L’Oracle Numérique de Franck Torres

Un ancien d’OpenAI annonce une catastrophe probable. Puis il repousse la date. Puis il publie un plan pour l’éviter. Puis il explique que la presse a tout déformé. Il reste à savoir ce qu’un syndicaliste est censé faire de tout ça.

Au cours d’une interview, il y a peu, on m’a interrogé sur les scénarios d’effondrement liés à l’intelligence artificielle. La question n’était pas hostile. Elle était fatiguée. Ce ton qu’on prend quand on a entendu annoncer la fin du travail humain une fois de trop et qu’on ne sait plus s’il faut s’alarmer ou hausser les épaules.

J’ai répondu quelque chose d’honnête et d’insuffisant. Ça m’a travaillé plusieurs jours.

Alors ce soir, je reprends. Avec Basil, comme d’habitude. Sauf que cette fois, je ne le laisserai pas conclure.

Franck. Vas-y. Qui est cet homme.

Basil. Daniel Kokotajlo. Division gouvernance d’OpenAI, 2022 à 2024. Son métier là-bas, en partie: mesurer ce que les modèles savaient faire de dangereux. Il part en avril 2024 et refuse de signer la clause de non-dénigrement qui conditionnait ses parts. Environ deux millions de dollars. Il les laisse.

Franck. Ce détail-là, tout le monde le cite. Il ne prouve rien.

Basil. Il prouve une chose et une seule : que l’homme tient à parler. Ce qui lui donne du crédit, c’est autre chose. En 2021, il écrit un texte intitulé What 2026 Looks Like. Il y décrit l’irruption des agents conversationnels et le fait qu’on gagnerait en performance en laissant simplement les modèles réfléchir plus longtemps. À l’époque, presque personne ne le formulait ainsi. Il avait vu juste, tôt.

Franck. D’accord. Le scénario, maintenant.

Basil. AI 2027, avril 2025. Écrit avec Scott Alexander, Thomas Larsen, Eli Lifland, Romeo Dean. Une chronologie mois par mois : d’abord le code s’automatise, puis la recherche en IA elle-même, puis ça part.

Deux fins. La course : la rivalité avec la Chine emporte les garde-fous. Le ralentissement : les États reprennent la main. Les auteurs précisent que leur but est d’être exacts, pas d’être écoutés. Ce n’est pas un tract. C’est un pari public, écrit pour qu’on le contredise.

Franck. Et son fameux pourcentage. Soixante-dix pour cent de chances que ça tourne très mal.

Basil. Il l’a dit dans un long entretien en juillet dernier, et le chiffre a fait le tour du monde en quarante-huit heures. Mais écoute ce qu’il en dit lui-même, à froid, sur un forum, quand on l’interroge : il ne suit pas ce pourcentage de près et n’y pense pas beaucoup. Son raisonnement tient en deux branches. Mauvaise nouvelle côté gouvernance : l’IA générale sera construite dans plus de hâte, par des gens moins compétents, avec moins de marge de sécurité qu’il ne l’imaginait en 2022. Bonne nouvelle côté technique : les progrès de l’interprétabilité sont réels. À ses yeux, ça s’annule à peu près.

Franck. Donc le chiffre qui a fait les titres n’est même pas celui auquel il tient.

Basil. C’est exactement ça. Et je te le dis sans détour : un pourcentage de catastrophe n’est pas une mesure, c’est une intuition mise en chiffres. Son mérite est de l’écrire. Presque personne d’autre dans ce débat ne met un nombre en face de sa peur.

Franck. Sauf que les dates, elles, ont bougé.

Basil. Beaucoup. Et là, on a mieux qu’une rumeur : ils ont publié la liste complète de leurs propres révisions, année par année, avec les sources.

Kokotajlo : médiane à 2027 pendant trois ans, jusqu’en janvier 2025. Février 2025, il passe à 2028 — donc avant la publication du rapport. Août 2025, fin 2029. Novembre 2025, « autour de 2030, avec beaucoup d’incertitude ». Janvier 2026, décembre 2030.

Lifland, lui, remonte le courant depuis plus longtemps : 2032 fin 2024, 2031 au printemps 2025, 2033 en juillet, 2035 en novembre.

Franck. Attends. Sa médiane était déjà à 2028 quand le rapport est sorti. Le titre dit 2027.

Basil. Oui. Et c’est le nœud de toute l’affaire médiatique.

Franck. Explique.

Basil. En janvier de cette année, le Guardian, l’Independent, le Washington Post, Inc, le Daily Mirror titrent tous sur l’expert qui repousse la date de la fin du monde. Le 27 janvier, les auteurs publient une mise au point : ces articles comportent, selon eux, des erreurs substantielles. Ils n’ont jamais prétendu être certains que l’IA générale arriverait en 2027. Et plusieurs journaux comparaient leur ancienne prédiction la plus probable à la sortie du nouveau modèle calculée avec les paramètres de Lifland — pas ceux de Kokotajlo. Ils ont écrit aux rédactions. Une seule a répondu, pour dire qu’il n’y avait rien à corriger.

Franck. Donc le récit du prophète qui recule sa date est lui-même une déformation.

Basil. En partie seulement. Les dates ont bien reculé, ils le documentent eux-mêmes ligne par ligne. Mais jamais dans les proportions que les titres ont laissé croire. Et note ce que ça dit du bruit ambiant : sur un sujet où l’on nous demande d’arbitrer entre 20 % et 70 % de fin du monde, cinq rédactions de premier plan n’ont pas su restituer correctement un tableau de chiffres publié en accès libre.

Franck. Pourquoi le modèle a-t-il changé, alors ? Ils ont vu quelque chose de nouveau ?

Basil. Rien.

Franck. Pardon ?

Basil. Rien, ou presque. Leur modèle refondu de décembre 2025 place l’automatisation complète du codage autour de 2032, contre 2027-2028 dans la version précédente. Et ils écrivent eux-mêmes que l’écart vient d’abord de la façon dont ils modélisent l’automatisation de la recherche. Autrement dit : ils ont corrigé leur instrument, ils n’ont pas constaté un ralentissement du monde.

Franck. Ça, c’est la phrase qui devrait figurer dans tous les articles et qui ne figure dans aucun.

Basil. Ajoute la critique de « titotal », sur LessWrong, en juin 2025 : en bougeant légèrement quelques paramètres, on obtenait des dates radicalement différentes, et la fameuse courbe superexponentielle était mal calibrée. L’équipe a répondu point par point, concédé plusieurs erreurs. La principale correction retenue repoussait à elle seule la médiane de neuf mois.

Franck. Neuf mois sur une prévision de fin du monde. On mesure la solidité de l’ensemble.

Basil. On mesure surtout la difficulté de l’exercice. Et je te trouve un peu sévère : ils publient leur code, ils encaissent, ils rectifient, ils tiennent le registre de leurs propres erreurs. Combien de nos interlocuteurs en font autant ?

Franck. Touché. Et concrètement, aujourd’hui, où en sont les machines ?

Basil. TIME, la semaine dernière, rapportait un test qui vaut tous les discours. On donne à un modèle de pointe six jours et des milliers de dollars de calcul, avec une vraie question de recherche ouverte. Résultat : il monte impeccablement toute l’ingénierie des expériences, et il n’avance pas sur la question elle-même.

Franck. Il sait faire le travail. Il ne sait pas quoi chercher.

Basil. Voilà. Et tout le scénario tient à cette marche-là.

Franck. Alors donne-moi les probabilités. Trois lignes.

Basil. Une IA qui automatise l’essentiel de la recherche en IA d’ici 2030 : possible, défendu sérieusement, mais ceux-là mêmes qui le défendaient ont reculé de deux à quatre ans en moins de deux ans. Une hypothèse, pas une échéance.

La perte de contrôle catastrophique : c’est le maillon faible. Aucune série mesurable derrière. Un raisonnement, celui de Hinton, que Kokotajlo reprend volontiers — la nature n’offre pas d’exemple d’espèce moins intelligente gardant le contrôle sur une plus intelligente. C’est une belle analogie. Ce n’est pas une donnée.

Et le troisième : une déstabilisation du travail sans la moindre superintelligence. Celui-là, il est en cours.

Franck. Là, on entre dans mon métier. Chiffre.

Basil. Goldman Sachs, juin dernier : plus de 9 % de la force de travail américaine potentiellement déplacée, quinze millions de personnes, sur une décennie. Mais je t’oblige à lire la suite, parce que presque personne ne la cite : l’auteur de l’étude juge le choc temporaire, table sur une création nette à long terme, et n’anticipe que six dixièmes de point de chômage supplémentaire si la transition s’étale sur dix ans. Son vrai avertissement porte sur le rythme. Le même volume concentré sur trois ans, ce n’est plus la même histoire.

Franck. Et la banque.

Basil. Standard Chartered a chiffré près de 7 800 postes de fonctions support d’ici 2030, son directeur général expliquant en public qu’il s’agissait de remplacer un « capital humain de moindre valeur ». Il a diffusé une note interne dès le lendemain pour tenter d’éteindre l’incendie. HSBC, selon Bloomberg, envisage un ordre de grandeur de vingt mille postes. Et Morgan Stanley estime qu’un salarié sur vingt a disparu en un an dans la banque, la tech et les services professionnels — les fonctions offshore et les jeunes entrants payant le prix fort.

Franck. Les jeunes entrants. Toujours.

Basil. Une dernière donnée, la plus troublante. Une enquête de cette année, plus de deux mille professionnels : 71 % pensent que l’IA détruira plus d’emplois qu’elle n’en créera d’ici trois ans. Treize pour cent pensent l’inverse. Et vingt pour cent seulement s’inquiètent pour leur propre poste.

Réserve de méthode, je te la donne avant que tu ne me la reproches : échantillon auto-sélectionné, recruté chez des gens déjà passionnés par le sujet. Ça ne mesure pas les salariés. Ça mesure les mieux informés.

Franck. Ce qui rend l’écart encore plus intéressant. Ils voient la vague et se croient sur la digue.

Basil. Termine par son plan, tu l’as lu.

Franck. AI 2040 : Plan A, 9 juillet. Sous-titre : le moins mauvais plan que nous connaissions. Ce n’est plus une prédiction, c’est une recommandation, ils l’écrivent en toutes lettres : retarder volontairement la superintelligence de 2030 à 2040. Transparence entre Washington et Pékin, protocoles de vérification, dividende citoyen sur la richesse produite. Et lui-même n’y croit pas beaucoup.

Ce que je retiens, c’est le geste. L’homme qui annonçait la catastrophe a passé un an à écrire comment l’éviter. Ce n’est pas de la résignation.

Il y a la fin course. Il y a la fin ralentissement. Il en manque une troisième, et c’est la seule que je voie réellement se dérouler sous mes fenêtres.

L’érosion.

Pas d’explosion d’intelligence. Pas non plus de sursaut réglementaire mondial — sur ce point je partage le pessimisme de Kokotajlo, et j’ai assez d’années de banque et de mandats derrière moi pour l’étayer. Non. Des comités de direction, des trajectoires à trois ans, et une formule qui revient dans tous les documents que je lis : effectif constant.

Ça ne fait pas de bruit. On ne remplace pas les départs. On ferme la porte d’entrée sans l’annoncer. Le back-office maigrit, le middle-office suit, les métiers de relation tiennent — parce qu’ils rapportent, pas parce qu’on les protège. Aucune rupture technologique n’est nécessaire. Il suffit d’exécuter ce qui est déjà budgété.

Et c’est infiniment plus difficile à combattre qu’une catastrophe.

Un plan social, ça se négocie. Une érosion, non. Il n’y a ni date, ni annonce, ni interlocuteur désigné. Il y a une pyramide des âges qui se déforme, doucement, et une génération qui ne trouve plus le premier barreau de l’échelle. Quand on s’en aperçoit, c’est fait.

Je ne sais pas quand arrivera la superintelligence. Personne ne le sait, et ceux qui prétendaient le mieux le savoir ont reculé leur date de plusieurs années en dix-huit mois. Mais je sais lire un plan stratégique. Et ceux que j’ai sur mon bureau cet été n’attendent pas 2030.

Trois questions, au prochain CSE, sans attendre le moindre scénario.

Quels processus sont automatisés cette année, à quelle échéance, et avec quel effet chiffré sur les effectifs cibles ? Exigez le calendrier, pas la philosophie.

Qui valide, nominativement, les décisions préparées par un système ? Et que devient cette responsabilité le jour où le système se trompe ?

Combien d’heures de formation accompagnent réellement chaque déploiement — et qu’advient-il des recrutements juniors ? C’est la question qu’on oublie et c’est celle qui décide de la décennie suivante.

Le catastrophisme et le déni sont deux façons de ne rien faire. L’un paralyse, l’autre endort. Et pendant qu’on s’écharpe sur 2030, les arbitrages se prennent ce trimestre, en comité, sans la moindre superintelligence dans la pièce.

Nous ne nous prononcerons pas sur la date d’arrivée d’une intelligence artificielle générale. Ce n’est ni notre métier ni notre mandat, et je me méfie des syndicalistes qui se rêvent futurologues. En revanche nous nous prononçons, et fermement, sur ce qui est déjà là : la transparence des déploiements, la traçabilité de la décision humaine, la place des jeunes entrants, le partage de la valeur produite. Ces exigences ne dépendent d’aucun scénario. Elles valent en 2027 comme en 2040.

Ce que je garde de Kokotajlo, ce n’est pas son 70 %. C’est sa méthode. Dire publiquement ce qu’on croit, publier son raisonnement, tenir le registre de ses erreurs, recommencer. Nous ferions bien de nous en inspirer dans le dialogue social. Des deux côtés de la table.

Et chez vous : est-ce qu’on parle de l’IA à l’horizon 2030 — ou de ce qui sera automatisé au premier trimestre ?

Écrivez-moi. Les meilleures réponses nourriront la prochaine édition.

Franck Torres UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire www.neoexplora.net

Sources : AI Futures Project — « AI 2027 » (avril 2025), « AI Futures Timelines and Takeoff Model : Dec 2025 Update », « Clarifying How Our AI Timelines Forecasts Have Changed Since AI 2027 » (27 janvier 2026), « AI 2040 : Plan A » (9 juillet 2026) ; titotal, « A Deep Critique of AI 2027’s Bad Timeline Models » (LessWrong, juin 2025) et la réponse de l’AI Futures Project ; TIME, 7 août 2026 ; The Diary of a CEO, 13 juillet 2026 ; Goldman Sachs Research, « An AI Job Apocalypse ? » (juin 2026) ; Morgan Stanley ; SmarterX, 2026 State of AI for Business Report ; Reuters et Bloomberg sur Standard Chartered et HSBC (mai 2026).

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