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Résumé
Un matin, au pied des tours de la Défense. Le flot remonte du RER, presse le pas, s'engouffre dans les ruches de verre. Même mouvement pour tous — et pourtant, tous les âges s'y croisent. Grandiose, silencieuse, boomers, X, Y, Z, Alpha… On adore ranger les salariés dans des cases. C'est commode. C'est souvent trompeur. Je passe ces 7 générations au crible, sans caricature, données à l'appui. Ma conviction : le vrai clivage n'oppose pas les jeunes aux anciens. Il sépare celles et ceux qui sont inclus dans un collectif de travail… de celles et ceux qu'on en tient à l'écart. Le collectif n'a pas d'âge.
On aime ranger les salariés dans des cases : les boomers arc-boutés sur leurs acquis, les Z volatils, les millénaux en quête permanente de sens. Ces étiquettes sont commodes. Elles sont aussi, souvent, trompeuses. Regardons-les en face — sérieusement, et sans caricature.
Un matin, au pied des tours de la Défense. Je reste un moment immobile, à contempler les visages qui surgissent de la gare RER. Le flot est continu : on remonte à la surface, on presse le pas, on court s'engouffrer dans les ruches de verre et d'acier que sont les tours. Même mouvement pour tous — et pourtant, dans ce même flux, tous les âges se croisent : celui qui compte déjà ses trimestres, celui qui a traversé les plans sociaux des années 90, celui qui jongle entre deux missions, et le dernier arrivé qui, lui, se demande surtout si tout cela a « du sens ». Même flux, quatre mondes. C'est de ce croisement quotidien que je veux partir.
La grille des « générations » est séduisante parce qu'elle raconte une histoire. Mais elle est d'abord un produit d'importation, largement anglo-saxon et parfois marketing : la « génération grandiose » doit son nom au journaliste Tom Brokaw (1998), la « X » à un roman de Douglas Coupland (1991), le mot « millénaux » aux essayistes Howe et Strauss.
Le concept sérieux, lui, remonte au sociologue Karl Mannheim (Le problème des générations, 1928) : une génération n'est pas une simple tranche d'âge, mais une cohorte marquée par une expérience historique commune vécue dans la jeunesse. Nuance capitale, car elle nous oblige à distinguer trois choses que l'on confond sans cesse : ce qui relève de l'âge (on ne pense pas à 25 ans comme à 55), de la période (une crise touche tout le monde en même temps) et de la cohorte proprement dite. Les statisticiens appellent cela le problème « âge-période-cohorte » — et savent qu'il est presque impossible à démêler proprement. Gardons-le en tête à chaque étiquette qui suit.
La génération grandiose (1900-1930). Celle des deux guerres et de la Grande Dépression. Au travail, c'est le monde de l'usine, du Front populaire (1936), des premiers congés payés. Le syndicalisme y est de masse, de classe, indissociable de l'atelier. C'est aussi l'époque où naît notre confédération, en 1944. La fidélité au collectif y va de soi.
La génération silencieuse (1930-1945). Élevée dans la guerre et l'Occupation, elle entre au travail avec la Reconstruction. Discrète, bâtisseuse : c'est elle qui installe la Sécurité sociale et les comités d'entreprise (1945), le paritarisme, les conventions collectives. Le dialogue social s'institutionnalise. Génération de l'ombre, mais génération d'architectes.
Les baby-boomers (1945-1965). Les Trente Glorieuses, le plein-emploi, puis Mai 68. C'est l'apogée de la syndicalisation française, autour d'un salarié sur quatre au milieu des années 70. Génération des grandes mobilisations — et, aujourd'hui, largement celle qui tient encore les mandats. On lui reproche parfois ses acquis ; on oublie qu'elle a aussi construit ce dont nous vivons.
La génération X (1965-1980). Elle arrive sur le marché du travail quand le chômage explose, après 1974. Désindustrialisation, premières précarités, promesse de l'ascenseur social qui se grippe. Les sociologues Louis Chauvel et Camille Peugny y ont vu une cohorte « sacrifiée », marquée par un durable effet de déclassement. D'où sa réputation d'individualisme, qui est en réalité une prudence apprise. C'est la génération-pont, souvent aux commandes aujourd'hui.
Les millénaux (1980-1996). Entrés dans l'emploi autour de la crise de 2008. Ils réclament du sens, de l'équilibre, de l'horizontalité, et se méfient des institutions verticales — sans renoncer aux causes. Leur engagement passe par les collectifs, les pétitions, les réseaux plutôt que par la carte syndicale classique. Ce n'est pas de l'indifférence : c'est un autre langage d'action.
La génération Z (1996-2012). Celle qui arrive maintenant, après le Covid, avec l'urgence climatique et une exigence assumée sur la santé mentale, la flexibilité, l'utilité de l'employeur. C'est la tranche d'âge la moins syndiquée — mais, on va le voir, ce chiffre dit moins sur elle qu'on ne le croit. Elle mobilise autrement : transparence, réseaux, refus des structures purement politisées.
La génération Alpha (2012-2025). Elle n'est pas encore au travail. Tout ce qu'on en dira relève de l'anticipation, pas du constat. Née avec les écrans et l'intelligence artificielle, elle héritera d'un rapport à l'emploi que, précisément, c'est notre travail de préparer.
Voilà où je veux en venir, et c'est le point que les tribunes oublient. Oui, les jeunes salariés se syndiquent moins : environ 5 % des moins de 35 ans, contre un peu plus de 10 % de l'ensemble. Mais les études de la DARES et du Céreq disent une chose gênante pour les amateurs de raccourcis : cet écart s'explique surtout par un effet d'âge, pas par un rejet de génération. Ce qui fait adhérer, c'est la stabilité de l'emploi, l'ancienneté, l'insertion dans un collectif, la présence d'un syndicat dans l'entreprise. Or les jeunes cumulent CDD, intérim, petites structures — là où le syndicalisme est le plus absent. Détail révélateur : leur sympathie envers les syndicats, elle, ne s'effondre pas avec l'âge.
Après plus de vingt ans de mandats, je ne crois pas à la guerre des âges. Je vois autre chose. Le clivage réel ne sépare pas les boomers des Z : il sépare celles et ceux qui sont inclus dans un collectif de travail — et donc atteignables, protégeables — de celles et ceux qui en sont tenus à l'écart par la précarité. La désaffection syndicale des trente dernières années n'est pas un caprice de jeunesse. C'est un effet de période qui nous frappe tous, et que nous portons collectivement.
Alors la question n'est pas « comment séduire une génération ? ». Elle est : sommes-nous présents là où les gens travaillent vraiment aujourd'hui — plateformes, missions courtes, TPE, télétravail — et sommes-nous concrètement utiles quand ils nous trouvent ?
Je propose donc que nous cessions de trier les salariés par date de naissance pour les réunir par ce qui les rassemble : le besoin d'être défendus, écoutés, outillés. Un syndicalisme intergénérationnel, présent, lisible, à l'aise avec la technologie — capable de parler aussi bien au trimestre qui manque qu'à la mission qui s'achève. Nos aînés nous ont légué des institutions. À nous de les rendre habitables pour ceux qui n'en ont, pour l'instant, jamais poussé la porte. Le collectif n'a pas d'âge. C'est peut-être la seule étiquette qui vaille.
Franck Torres UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire — neoexplora.net
Sources : Karl Mannheim, Le problème des générations (1928) ; Louis Chauvel, Le destin des générations (PUF, 1998) ; Camille Peugny, Le déclassement (Grasset, 2009) ; DARES, « La syndicalisation en France » (données 2019) ; Céreq / IRES, travaux sur la syndicalisation des jeunes salariés ; O. Galland, Sociologie de la jeunesse*. Découpages générationnels conventionnels (Pew Research, Strauss & Howe) : les bornes varient selon les sources.*
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