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NEWSLETTER · EN QUELQUES LIGNES

Tout m’agace, puis je respire

Tout m’agace, puis je respire

Composition en diptyque montrant une rue urbaine floue avec des notifications à gauche et une forêt automnale lumineuse à droite.

Résumé

Ces temps-ci, tout m'agace. Pas de grands drames, non. De petits accrocs répétés, qui râpent l'âme et fatiguent la nuque. La porte qu'on ne tient plus. La priorité qu'on arrache comme un os. Le « merci » avalé comme s'il coûtait une taxe. Puis je respire. Et je me souviens que l'incivilité banalisée n'est pas une fatalité — c'est une décision collective à rebrousser chemin.

Ces temps-ci, tout m’agace. Pas de grands drames, non. De petits accrocs, répétés, qui râpent l’âme et fatiguent la nuque : la porte qu’on ne tient plus, la priorité qu’on arrache comme un os, le « merci » avalé comme s’il coûtait une taxe. L’incivilité devenue fond sonore. Elle n’explose pas, elle érode. À la longue, ça fêle la confiance.

Je m’agace aussi de cette courtisanerie de façade — cette politesse d’apparat, creuse et bien peignée, qui exige qu’on se travestisse pour exister. Les sourires apprêts, les compliments à géométrie de pouvoir, l’art du « je dis sans dire » pour ménager les susceptibilités hiérarchiques. On appelle ça « savoir-être ». Parfois c’est juste « savoir-paraître ».

Je m’agace, enfin, d’une vie politique qui oublie sa destination : servir. On confond tribune et travail, posture et cap, communication et action. L’exemplarité devient variable d’ajustement. Ceux qui moralisent seraient bien en peine de passer leur propre contrôle technique. On me dira que c’est vieux comme Rome. Peut-être. Mais lorsque l’exemple vacille en haut, l’effort se délite en bas. Et l’on paye tous la facture.

Le temps lui-même semble s’y mettre. Il file, bousculé par l’hyper-connectivité commerciale. Les sollicitations poussent au portillon, « urgent » partout, important nulle part. Le présent est pris en otage par la prochaine notification. On ne s’arrête plus à l’essentiel : un silence, une marche sans écouteurs, une conversation qui prend le temps d’infuser. La vitesse est devenue vertu. L’attention, ressource en voie d’extinction.

Il y a aussi cette hyper-sollicitation à sens unique : « Regarde, like, donne, soutiens »… et quand tu aides, le retour se noie. L’écoute devient une corvée sous-traitée. Dans nos métiers — syndicaux ou autres — on finit par confondre utilité et visibilité. Les KPIs (*) colonisent l’intention. On convoque l’engagement, puis on l’évalue au bruit qu’il fait. Le culte du paraître abîme l’ouvrage patient, celui qui ne se voit pas mais qui tient.

Et puis ce jugement mesquin, tenace, qui commente, découpe, caricature. Les plus prompts à juger sont souvent les plus rétifs à l’être. On croise des procureurs amateurs, des moralistes intermittents, des snipers à couvert. À force, on s’auto-censure, on rentre le ventre, on « fait attention ». Le monde rapetisse. On perd de la voix.

Alors oui, tout m’agace. Je le dis sans détour, pour ne pas le laisser me putréfier en dedans. Mais une fois ces agacements déposés, quelque chose d’autre revient — plus calme, plus têtu.

Je regarde par la fenêtre. Les saisons défilent, imperturbables comme un vieux métronome. La pluie, les feuillages, la lumière qui slalome entre deux nuages. La nature recommence, inlassable, et vacille tout à la fois — car son cycle, nous le mettons en danger. Cette cohabitation du fragile et de l’immuable me remet à ma place : minuscule, responsable, vivant.

Je respire. Ce n’est pas une fuite. C’est une méthode. Respirer pour ne pas répondre bêtement à l’aigreur du monde par l’aigreur en retour. Respirer pour récupérer l’espace entre le réflexe et le choix. Dans cet interstice, je peux décider. De tenir une porte. De lever la main pour remercier. De céder la voie, même si l’autre ne « le mérite pas ». De dire bonjour avant de dire non. De répondre sur le fond plutôt que d’attaquer la personne. D’écouter jusqu’au bout, y compris quand j’ai déjà compris.

Ces gestes n’ont rien d’angélique. Ils sont politiques au sens fort : ils refont de l’attention un acte de citoyen. Ils recréent un petit bout de confiance à portée de main. Ils ne sauveront pas le monde — ils sauvent la journée. Parfois, c’est suffisant.

Dans le travail, je veux remettre l’utilité devant la photo. Ce qui compte n’est pas ce qui brille, mais ce qui tient. Une réunion où l’on se parle vraiment. Un désaccord placé au bon endroit, sans théâtre. Un message clair, sans poudre aux yeux. Dans nos combats syndicaux, cela signifie : dire ce qu’on va faire, faire ce qu’on a dit, et revenir dire ce qu’on a fait — avec ses limites, ses ratés, ses progrès. L’exigence plutôt que la mise en scène. La constance plutôt que la tempête.

Je ne fabule pas un monde de bisounours. Je sais la dureté des rapports, les inerties absurdes, la mauvaise foi qui colle aux semelles. Simplement, je n’ai pas trouvé mieux que des micro-actes de civilité pour fissurer la carapace ambiante. C’est peu, et c’est beaucoup. Parce que ça m’appartient. Parce que c’est disponible ici et maintenant, sans permission spéciale ni « sponsor exécutif ». Parce que ça s’additionne — comme les gouttes qui finissent par faire un ruisseau.

Il restera des jours de colère sèche. Elle a sa légitimité. L’injustice existe, l’indécence aussi. Parfois il faut taper du poing, hausser la voix, refuser net. Mais je veux choisir mes batailles et refuser la colère par défaut, cette colère automatique qui me rend prévisible et manipulable. J’aimerais qu’on ne me vole pas mon humeur comme on me vole déjà mon temps.

Alors je fais un marché avec moi-même. Je garde le droit d’être agacé. Je me refuse le droit de m’y installer. Entre l’aigreur et la lucidité, je choisis la seconde. Entre l’esbroufe et l’utilité, l’utilité. Entre l’indignation qui vide et l’engagement qui remplit, l’engagement. Et lorsque je trébuche — car je trébucherai — je reprends depuis le début : une porte tenue, une priorité laissée, un « merci » donné sans calcul. Le minimum vital, qui est souvent le maximum possible.

Tout m’agace, souvent. Puis je souffle. Je respire. Et je repars. Parce que la vie, malgré nos crispations, continue sa grande marée. Parce que le réel, quand on le regarde assez longtemps, finit par se réaccorder. Parce que nous valons mieux que nos petites lâchetés. Et parce qu’à défaut d’être exemplaires, nous pouvons être justes — ici, maintenant, un geste après l’autre.

(*) Deux familles à ne pas confondre

  • KPI de façade (vanity metrics) : likes, impressions, abonnés, nombre de vues… utiles pour la portée, mais peu corrélés à l’utilité réelle.

  • KPI d’utilité (outcome metrics) : ce qui change quelque chose pour les salariés (résolution, délais, gains, mise en œuvre). C’est ceux-là que j’appelle à remettre devant.

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