Toutes les newsletters
NEWSLETTER · EN QUELQUES LIGNES

Résumé
Le Chant des forêts de Vincent Munier : trois générations face à la disparition du Grand Tétras dans les Vosges. Un documentaire sur la nature — et pourtant une réflexion sur la transmission, sur ce qu'on laisse à ceux qui viennent après, sur l'impermanence de ce qu'on croyait acquis. Ce que ce film m'a dit sur notre façon de vivre avec la perte, et peut-être de la transformer en quelque chose qui dure.
Ce que « Le Chant des forêts » de Vincent Munier a laissé en moi — un écho du charme, cet arbre discret qui porte si bien son nom.
Il y a des films dont on sort en parlant. Et d'autres dont on sort en se taisant.
Le Chant des forêts appartient à la seconde famille. Une heure et demie dans les Vosges, au ras de la mousse, dans la brume qui monte des sapinières. Trois hommes d'une même lignée : Michel, le grand-père, naturaliste qui a passé cinquante ans à l'affût sous les arbres. Vincent, le fils, photographe, qui a tout appris de lui. Simon, le petit-fils, douze ans, qui apprend à son tour à se taire, à attendre, à écouter.
Trois générations. Un seul geste : transmettre.
Le grand absent
Au centre du film, il y a un vide. Le Grand Tétras, cet oiseau légendaire des Vosges, a disparu du massif. Les hivers trop doux, la forêt morcelée, le dérangement des hommes. Pour le voir encore, il faut aller jusqu'en Norvège. Alors ils y vont, tous les trois, chercher au bout du Nord l'oiseau qui a déserté leur montagne.
On pourrait s'arrêter là. Faire de ce film un tombeau, une élégie de plus sur ce que nous perdons. Ce serait passer à côté de l'essentiel.
Car à la fin, le grand-père écrit ces mots : « On est dans ce qui s'en va. »
Cette phrase m'habite depuis. Elle ne dit pas seulement la disparition. Elle dit que nous sommes faits de ce qui passe, que nous appartenons au flux, que la forêt n'est pas un décor immobile mais un perpétuel effacement qui recommence. Un arbre tombe, et de sa souche pourrissante jaillissent les jeunes pousses. La mort nourrit la vie. Elle n'en est pas le contraire, elle en est le sol.
Homère l'écrivait déjà : les générations des hommes sont comme les feuilles, le vent en emporte une, la forêt en fait naître une autre au printemps. Trois mille ans plus tard, un vieil homme des Vosges retrouve la même sagesse, non dans les livres, mais dans huit cents nuits passées sous un sapin.
La leçon du troglodyte
Et puis il y a cette scène, ma préférée.
Simon demande à son grand-père s'il n'est pas triste de la disparition du Tétras. Michel raconte alors un souvenir. Un jour qu'il ruminait cette absence, un troglodyte s'est mis à chanter devant lui. Le plus petit oiseau de la forêt. Quelques grammes de plumes, un chant démesuré pour un corps si minuscule. Comme s'il disait : et moi, alors, j'existe.
Nous étions venus pleurer le grand, le beau, le rare. Le symbole. Et voilà que le minuscule nous rappelle à l'ordre. Il ne faut pas voir seulement ce qui disparaît. Il faut voir ce qui est là.
Cette leçon-là dépasse la forêt. Nous vivons dans une époque fascinée par le monumental et l'emblématique. Nous ne regardons que ce qui brille, ce qui trône, ce qui fait la une. Et pendant ce temps, le troglodyte chante, et personne ne l'écoute. Dans nos vies, dans nos entreprises, dans nos collectifs, combien de troglodytes ? Combien de présences discrètes qui portent, sans bruit, l'essentiel — et qu'on ne remarque qu'une fois qu'elles se sont tues ?
L'espérance, dit le grand-père, se loge souvent dans les messages timides. J'ai envie de le croire. Par métier et par tempérament, j'ai appris que ce qui tient un monde debout est rarement ce qui s'y montre le plus.
Ce que je vois, moi
Je ne peux pas être neutre devant ce film, et je ne vais pas faire semblant.
Mon grand-père maternel s'appelait Michel, lui aussi. Il n'arpentait pas les Vosges, il cultivait un jardin de l'Essonne, sous les peupliers. Mais c'est le même geste. Un homme penché vers un enfant, qui lui montre du doigt quelque chose que l'enfant ne voit pas encore, et qui attend. La transmission n'est pas un discours. C'est une patience partagée.
Et puis il y a la photographie. Munier parle de s'effacer pour que les présences invisibles deviennent visibles. Tout photographe connaît cela. L'affût du naturaliste et l'attente du photographe sont un seul et même art : celui de se rendre suffisamment silencieux pour que le monde consente à apparaître. On ne prend pas une image. On la reçoit. À condition d'avoir renoncé à la forcer.
Enfin, il y a ceci, que je livre avec pudeur : je suis devenu grand-père il y a quelques semaines. Alors cette chaîne de trois regards — le vieil homme, le fils, l'enfant — je ne l'ai pas regardée de l'extérieur. J'y ai pris place. Je me suis demandé ce que je montrerai du doigt, moi, et si je saurai attendre que l'enfant voie.
« On est dans ce qui s'en va. » Oui. Mais ce qui s'en va ne se perd pas, si quelqu'un a pris le temps de le remettre entre d'autres mains. C'est peut-être cela, la seule définition honnête de la transmission : consentir à passer, pour que quelque chose passe.
Humus
Un dernier mot, que la langue française nous offre comme un cadeau.
Humus, humilité, humain : trois mots nés de la même racine latine, celle de la terre. L'homme est littéralement celui qui vient du sol — et l'humilité, la vertu de celui qui s'en souvient. La forêt de Munier ne dit rien d'autre. Nous ne sommes pas au-dessus du vivant, à le contempler du balcon. Nous sommes dedans, pétris de la même matière périssable et féconde.
Alors voici ce que je nous propose, à la sortie de cette forêt. Baissons les yeux, de temps en temps. Cherchons le troglodyte — dans les bois, et partout ailleurs. Apprenons à saluer le discret, le fragile, le presque rien qui chante quand même. Et acceptons, sans tristesse, d'être dans ce qui s'en va : c'est la condition pour être, aussi, dans ce qui vient.
Le Grand Tétras a quitté les Vosges. Le chant, lui, continue.
Franck Torres — neoexplora.net
Cet article paraît dans ma newsletter L'Écho du Changement.
« Le Chant des forêts », documentaire de Vincent Munier, avec Michel et Simon Munier — d'après « L'Oiseau-forêt » de Michel Munier (éd. Kobalann).
======================================================================
Lire la publication sur LinkedIn