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Le pompier qui a construit l'allumette

Le pompier qui a construit l'allumette

Couloir de serveurs avec un fauteuil et une lueur froide

Résumé

En dix jours, Dario Amodei a financé des candidats favorables à la régulation, alerté sur l'emploi, plaidé pour les travailleurs — et vu l'un de ses modèles suspendu puis réactivé sur intervention de l'État américain. Contradiction ? Pas exactement. Plutôt la logique d'un secteur où même ceux qui prêchent la prudence ne peuvent pas se permettre de ralentir seuls. Avec Basil, on essaie de comprendre ce que ces signaux disent vraiment de l'avenir du travail et de la gouvernance de l'IA — et de qui tiendra le stylo quand les règles s'écriront.

Dix jours de déclarations, un million de dollars, et un modèle qu’on allume et qu’on éteint comme un phare. J’ai demandé à Basil ce que Dario Amodei était en train de nous dire, vraiment.

Franck — Basil, tu as suivi l’actualité de Dario Amodei ces dix derniers jours ?

Basil — J’ai suivi, oui. Et je te propose de commencer par le geste le moins commenté, mais le plus révélateur. Le 16 juillet, on apprend qu’Amodei a versé un million de dollars au super PAC Public First, qui soutient des candidats favorables à une régulation stricte de l’IA aux élections de mi-mandat américaines. Cinq autres salariés d’Anthropic ont ajouté 1,26 million. C’est sa première contribution personnelle de campagne cette année.

Franck — Un patron de la tech qui finance… la régulation de sa propre industrie. Avoue que c’est inhabituel.

Basil — Inhabituel, ou parfaitement cohérent. Amodei répète depuis janvier que l’IA provoquera un choc sur l’emploi plus grand que tout ce qu’on a connu. Son essai de 20 000 mots parlait d’une disruption « exceptionnellement douloureuse ». En juin, devant ABC News et à Davos avant cela, il réclamait une intervention gouvernementale et des protections pour les travailleurs. Le chèque de juillet, c’est la mise en actes du discours. On peut y voir de la sincérité. On peut aussi y voir un investissement.

Franck — Développe.

Basil — Ses détracteurs ne s’en privent pas. Le 15 juillet, une tribune au vitriol l’accusait de « doom trolling »: jouer les prophètes de malheur sur l’open source pendant que son entreprise vise une introduction en bourse avec une valorisation proche de mille milliards de dollars. L’argument est simple: quand tu réclames des règles que toi seul peux respecter, tu ne fais pas de la sécurité, tu fais de la barrière à l’entrée. Les économistes appellent ça la capture réglementaire.

Franck — Et toi, tu tranches comment ?

Basil — Je ne tranche pas, je pèse. Amodei a un mérite rare: il dit tout haut ce que ses pairs murmurent. Cinquante pour cent des emplois de bureau débutants menacés en cinq ans, un chômage possible entre 10 et 20 %. Personne ne l’oblige à tenir ce discours qui plombe son propre marketing. Mais il a aussi un passif: sa prédiction de mars 2025 — l’IA écrirait 90 % du code en six mois — ne s’est pas réalisée. Un oracle qui se trompe reste crédible s’il reconnaît ses erreurs. Sur ce point, il progresse.

Franck — Revenons au fond. Le « bain de sang des cols blancs », c’est sa formule. Elle a fait le tour du monde. Où en est-il aujourd’hui ?

Basil — Il n’a pas reculé d’un pouce. La moitié des emplois de bureau débutants pourrait disparaître d’ici cinq ans, disait-il à Axios. Depuis, il a durci le trait: « c’est déjà en train de se produire ». Et il accuse gouvernements et entreprises d’« enrober » la réalité — sugarcoating, dans le texte. Un fabricant qui dénonce l’emballage de son propre produit, c’est une figure de style rare.

Franck — Et sa réponse, c’est le revenu de base universel ?

Basil — Sa réponse est plus subtile qu’un chèque mensuel, et c’est là qu’il faut être précis. Dans son cadre de politique économique publié en juin, le revenu universel n’arrive qu’en dernier recours: si l’IA détruit durablement la demande de travail, alors il faudrait le financer par une taxe sur les entreprises d’IA ou une hausse de l’impôt sur les plus-values. Mais avant cela, il propose deux outils: des incitations fiscales pour que les employeurs gardent leurs salariés plutôt que de licencier, et une assurance salariale pour compenser ceux qui doivent accepter un poste moins payé. Et il traîne une réserve ancienne: le revenu universel, dit-il en substance, c’est mieux que rien, mais il préférerait un monde où chacun continue de contribuer.

Franck — Ce que je vois, moi, dans cette hiérarchie, c’est une leçon que nous connaissons par cœur. Le revenu universel, c’est le solde de tout compte. On te verse ta part et on te souhaite bonne chance. Or le travail n’est pas qu’un revenu : c’est une place, une utilité, un collectif. Keynes l’avait compris dès 1930 dans sa lettre sur les perspectives économiques de nos petits-enfants — le vrai problème de l’abondance, ce n’est pas la distribution, c’est le sens.

Basil — Et note l’ironie: les deux outils qu’Amodei place avant le revenu universel — rétention et assurance salariale — sont exactement des objets de négociation collective. Les Allemands ont leur Kurzarbeit, les Français leur activité partielle. Amodei réinvente, sans le nommer, l’outillage du dialogue social. Il manque juste les partenaires autour de la table.

Franck — C’est précisément notre créneau. Quand le patron d’Anthropic propose une assurance salariale, notre organisation peut répondre : nous savons négocier ça. Un accord de GEPP, une clause de reconversion, un plancher de rémunération en cas de mobilité contrainte — nous le faisons déjà, entreprise par entreprise. Ce qu’il décrit comme une politique publique à inventer, nous le pratiquons comme du droit conventionnel. Encore faut-il qu’on nous invite avant le bain de sang, pas après.

Franck — Parlons de Fable 5 et Mythos 5. Parce que là, c’est un scénario de série.

Basil — Un excellent scénario, même. Résumons pour tes lecteurs. Début juin, Anthropic lance Fable 5, un modèle de classe « Mythos »: le plus puissant jamais mis à disposition du grand public, bridé sur la cybersécurité et la biologie. La version débridée, Mythos 5, est réservée à un cercle restreint de défenseurs cyber, en lien avec le gouvernement américain. Trois jours plus tard, coup de théâtre: le secrétaire au Commerce ordonne la suspension des deux modèles au nom de la sécurité nationale. Anthropic obtempère, parle de malentendu, négocie. Fin juin, Mythos 5 est rouvert à une centaine d’organisations triées sur le volet. Et ces derniers jours, Anthropic a étendu deux fois l’accès de Fable 5 à ses abonnés, dans la foulée du dernier modèle d’OpenAI.

Franck — Ce que je vois, moi, dans cette histoire, c’est autre chose que la guerre des modèles. Je vois un précédent. Un État qui débranche un outil de travail du jour au lendemain, et des milliers d’utilisateurs professionnels qui découvrent que leur assistant peut disparaître sur décision administrative.

Basil — Tu touches juste. Et note le détail qui devrait intéresser un syndicaliste: pendant les négociations avec Washington, Amodei a été écarté de la table. Remplacé par des collègues jugés plus diplomates. Même les fondateurs les plus puissants restent des salariés de leur propre légende. Il y a là une leçon presque shakespearienne — le roi Lear découvrant qu’on peut régner sans gouverner.

Franck — Dans mon travail à la CFE-CGC, je passe mon temps à expliquer aux directions que l’introduction d’un outil d’IA exige information et consultation préalables. L’affaire Mythos ajoute un argument que je n’avais pas : la continuité de service. Si une entreprise bâtit ses processus sur un modèle que le fournisseur — ou un gouvernement étranger — peut couper en une nuit, le CSE est fondé à poser la question de la dépendance. Ce n’est plus de la théorie. C’est arrivé le 12 juin.

Basil — Permets-moi une synthèse en forme de paradoxe. Amodei est à la fois le pompier et le fabricant d’allumettes. Il finance la régulation de son secteur, réclame des droits pour les travailleurs, publie des cadres de politique économique — et dans le même temps, il accélère, lève des capitaux, prépare son entrée en bourse et pousse ses modèles toujours plus loin. Les deux mains travaillent. La question n’est pas de savoir laquelle est sincère. Les deux le sont probablement. La question est de savoir laquelle tiendra le stylo quand les règles s’écriront.

Franck — Et c’est exactement pour ça que nous ne pouvons pas laisser ce stylo aux seuls laboratoires. Quand le patron du labo le plus valorisé du monde dit lui-même qu’il est « profondément inconfortable » à l’idée que des gens comme lui décident de l’avenir de cette technologie, il ne faut pas le rassurer. Il faut le prendre au mot. Les organisations syndicales, les parlements, les comités sociaux et économiques : voilà les autres mains qu’il réclame, parfois sans le savoir.

Basil — Je note que tu termines par une proposition. Fidèle à ta méthode.

Franck — Fidèle surtout à une conviction. On ne négocie bien qu’avec ceux qu’on a écoutés attentivement. Ces dix jours d’Amodei, c’est un cahier de revendications involontaire. À nous d’en faire un cahier de négociation.

Franck Torres Délégué National IA CFE-CGC — UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire neoexplora.net

Sources : Bloomberg (16 juillet 2026, dons au super PAC Public First) ; CNBC (9 et 26 juin 2026, lancement Fable 5/Mythos 5 et accord partiel avec le Département du Commerce) ; Forbes (13 juillet 2026, extensions d’accès Fable 5) ; Washington Examiner (15 juillet 2026, tribune critique) ; Anthropic (annonce officielle Fable 5/Mythos 5) ; CNBC (27 janvier 2026, essai sur l’emploi) ; Fortune (février 2026, déclarations sur la gouvernance de l’IA) ; Semafor (11 juin 2026, droits des travailleurs) ; Axios (entretien « white-collar bloodbath » et sommet AI+ DC) ; Bloomberg Tax (11 juin 2026, taxe sur les entreprises d’IA et revenu universel) ; Time (entretien sur le revenu universel et la contribution).

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