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Résumé
Près de chez moi, à Nantes, la grue jaune ne soulève plus rien. Quarante-trois mètres d'acier peint dressés sur l'île de Nantes, et les promeneurs la photographient comme on photographie une cathédrale.
Près de chez moi, à Nantes, la grue jaune ne soulève plus rien. Quarante-trois mètres d’acier peint dressés sur l’île de Nantes, et les promeneurs la photographient comme on photographie une cathédrale. Je l’ai retrouvée ailleurs, sous d’autres couleurs : à Bordeaux, au bord des Bassins à flot ; à Copenhague, sur l’île des anciens chantiers ; à Montréal, sous l’enseigne rouge « Farine Five Roses » qui veille encore sur le canal de Lachine. Partout la même splendeur désuète. Partout des quais où ne mouillent plus que des voiliers.
Ces géantes ont une histoire, et des dates. La grue jaune, construite en 1954 pour les chantiers Dubigeon, s’est arrêtée quand ils ont fermé, en 1987. La grue Wellman de Bordeaux, arrivée en 1947, a cessé de décharger en 1982. Son dernier grutier est parti dix ans plus tard. À Copenhague, les chantiers Burmeister & Wain ont employé jusqu’à 8 000 personnes avant de fermer en 1996. On y mange aujourd’hui dans un marché de street food. Le canal de Lachine a fermé au commerce en 1970, puis rouvert en 2002… à la plaisance.
Ces monuments ne se sont pas sauvés tout seuls. À Nantes, après la fermeture des chantiers, la grue jaune a rouillé pendant des années. Il a fallu que des associations se battent pour que la ville la rachète et la repeigne enfin, en 1999. À Bordeaux, la restauration de la Wellman, commencée en 2019 et interrompue par la pandémie, avance grâce au mécénat d’une entreprise et au travail de lycéens. Ce qu’une époque prospère a bâti, une époque inquiète doit l’entretenir. Les fortunes d’hier sont devenues les charges d’aujourd’hui, payées par des budgets publics qui comptent chaque euro.
Il faut aussi dire ce que ces cathédrales d’acier ont coûté à la terre. Elles n’avaient rien d’innocent. Elles fumaient, suintaient, rejetaient. Le fond du canal de Lachine a longtemps été décrit comme une soupe toxique, chargée de plus d’un siècle d’industrie, et des terrains au bord de l’eau attendent encore d’être dépollués. Cette pollution-là se voyait et se sentait. Elle laissait des traces.
Celle de la révolution de l’IA est plus discrète. Elle ne fume pas, elle ronronne. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données ont consommé environ 485 TWh d’électricité en 2025, et cette consommation devrait à peu près doubler d’ici 2030. Pas de panache noir au-dessus des toits : des hangars sans fenêtres, posés à l’écart des villes, et une chaleur qu’il faut sans cesse évacuer. La première salissait ce qu’on voyait. La seconde consomme ce qu’on ne voit pas.
Alors je pose une question, sans prétendre y répondre. Quelles ruines laissera cette révolution ? Les grues se voyaient de loin, et chacune avait besoin d’un homme dans sa cabine. Nos lointains descendants s’arrêteront-ils un jour devant un centre de données désaffecté comme je m’arrête devant la grue jaune ? Qui paiera pour l’entretenir, ou pour le démolir ? Qui dépolluera ce qu’il aura laissé ? Et trouveront-ils quelque part le nom de celle ou celui dont une machine aura appris le geste ? Ou bien cette révolution sera-t-elle la première à ne laisser ni monument ni mémoire, seulement des serveurs éteints et des métiers effacés ?
Je sais une chose : rien de tout cela ne se conserve tout seul. Ni les grues, ni la terre, ni la mémoire du travail. Il a fallu des associations pour sauver la grue jaune. Il faudra des femmes et des hommes organisés pour que la révolution qui commence rende des comptes, à ceux qui travaillent comme à ceux qui viendront après nous.
Et toi, quelle relique de notre époque aimerais-tu qu’on montre un jour à tes arrière-petits-enfants ? Et laquelle préférerais-tu qu’ils n’aient jamais à nettoyer ? Je te lis, et la promenade continue sur www.neoexplora.net.
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