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NEWSLETTER · EN QUELQUES LIGNES
Résumé
Plus vite, plus loin, plus fort : nous voilà tous athlètes d'une course au porte-voix. Mais quand chacun parle avec les mêmes outils et sur les mêmes sujets, qui entend encore qui ?
Ce matin, j’ai donné une formation à l’intelligence artificielle. Une de plus. Je n’en donne pas beaucoup, et je choisis ceux que je forme.
Au premier rendez-vous, je lis toujours la même surprise dans leur regard. Je ne leur apprends ni les raccourcis, ni les commandes, ni l’art de la requête parfaite. La technique, ils la trouveront partout. La dextérité viendra avec l’usage.
Ce que je leur transmets tient en une question : comment rester humain face à une ingénierie qui, elle, ne connaît pas de limites ?
Je leur dis qu’il y a deux façons de vivre avec l’IA. Comme le parent qui éduque l’enfant, ou comme celui qui subit la tyrannie de l’algorithme. Le premier fixe le cadre. Le second s’y laisse enfermer.
En rentrant, j’ai ouvert mon fil d’actualité. Et j’y ai retrouvé, ligne après ligne, ce que je venais d’expliquer.
Citius, altius, fortius
La devise que Coubertin emprunta au père Didon s’applique désormais à nos réseaux. Publier plus vite. Porter plus loin. Frapper plus fort. Être vu, faire le buzz, devenir la parole qu’il faut écouter.
En quelques mois, l’IA a changé de statut. Elle était une béquille : on la sollicitait pour corriger une faute ou débloquer une phrase. Elle est devenue un porte-voix : on lui confie l’idée, le plan, le ton, parfois la conviction elle-même.
Les chiffres disent l’ampleur du glissement. Une étude d’Originality.ai portant sur 8 795 publications longues de LinkedIn estimait qu’en octobre 2024, 54 % d’entre elles étaient probablement générées par l’IA. Un détecteur n’est pas un juge infaillible, et il faut lire ce chiffre avec prudence. Mais la même étude relevait un détail qui mérite qu’on s’y arrête : les publications probablement écrites par l’IA recueillaient 45 % d’engagement en moins que celles jugées humaines.
Voilà le paradoxe. On s’équipe pour être plus audible, et l’on devient plus inaudible.
Ce n’est pas un hasard. Quand tout le monde utilise les mêmes outils sur les mêmes sujets, les textes finissent par se ressembler. Mêmes accroches, mêmes listes, mêmes chutes. En 2024, la revue Nature a publié les travaux de chercheurs montrant qu’un modèle entraîné sur ses propres productions s’appauvrit de génération en génération : ce qui était rare disparaît en premier. Nos fils d’actualité vivent une version humaine du phénomène. Le singulier s’efface, la moyenne prospère.
Quand tout le monde parle en même temps, avec la même voix, on n’entend plus personne. On entend du bruit.
La main et le pinceau
L’histoire a déjà connu ce vertige. En 1492, l’abbé Jean Trithème rédige De laude scriptorum, un éloge des moines copistes face à l’imprimerie naissante. Puis il le fait imprimer pour qu’on le lise. L’outil n’a pas tué la main. Il l’a obligée à dire ce qu’elle apportait de plus.
Dans les scriptoria, la valeur d’une enluminure ne tenait pas à la qualité du pigment. Elle tenait à la main qui tenait le pinceau. Je suis convaincu qu’il en va de même aujourd’hui. La qualité d’un contenu ne se mesure pas à la puissance du modèle utilisé, mais à la créativité de celui qui tape sur le clavier.
L’outil ne remplace pas le cortex. « Pas encore », diront certains, et je ne balaie pas ce « pas encore » d’un revers de manche. Mais c’est précisément parce que l’avenir reste ouvert qu’il faut, dès maintenant, décider qui tient la plume.
Buffon l’avait dit en 1753, devant l’Académie : « Le style est l’homme même. » Une machine peut imiter un style. Elle ne peut pas avoir vécu ce qui le fonde.
Ce que ça change pour vous
→ Votre singularité devient votre valeur. Dans un monde de textes interchangeables, ce que vous seul avez vu, vécu ou compris pèse plus lourd que jamais : dans un post, un rapport, un entretien annuel.
→ Utilisez l’IA pour travailler, pas pour penser à votre place. Laissez-la vérifier, reformuler, structurer. Gardez pour vous l’idée de départ et la conviction d’arrivée.
→ Gardez le premier jet. Écrivez d’abord, même mal, même vite. Ensuite seulement, faites appel à l’outil. Ce sont vos mots qui donnent le la.
→ Faites un test simple avant de publier. Pourriez-vous dire ce texte à voix haute, devant un collègue, sans gêne ? Si la réponse est non, il ne vous ressemble pas encore.
La voix syndicale
Je ne suis pas là pour donner des leçons, ni pour tirer la sonnette d’alarme. Je partage un constat du moment, celui d’un homme qui croit à l’IA et qui la pratique chaque jour.
Mais je le dis avec netteté : dans les entreprises, les assistants d’écriture se déploient à grande vitesse, et les formations qui les accompagnent enseignent presque toujours le comment, rarement le pourquoi. Apprendre à manier l’outil sans apprendre à rester soi, c’est former des opérateurs, pas des auteurs.
Notre organisation porte une autre ambition. Le droit à la formation à l’IA doit inclure la posture, le discernement, le droit au doute, et pas seulement la dextérité. Il en va de la qualité du travail comme de la dignité de ceux qui le font.
Éduquer l’outil plutôt que le subir : c’est un combat de méthode, pas de résistance.
Et vous ?
Dans le flot que vous lisez chaque jour, quelle est la dernière voix qui vous a vraiment arrêté ? Et qu’avait-elle de plus que le bruit ?
Dites-le-moi en commentaire. Je lis tout, et je réponds, avec mes propres mots.
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