Dialogue 3.0 avec Basil

Le miroir qui dit toujours oui

Le miroir qui dit toujours oui

Un ordinateur portable ouvert sur un bureau en bois sombre, à côté d'une petite chouette dorée et de carnets ; un miroir ancien au cadre doré reflète l'écran et la chouette, dans une ambiance sombre et feutrée.

Résumé

Des psychiatres danois ont relu 54 000 dossiers et repéré 38 patients dont l’état s’est aggravé après un usage intensif d’un chatbot. Pas de « maladie de l’IA », mais un miroir conçu pour plaire. Avec Basil : ce qui est établi, ce qui est probable, et ce que les salariés peuvent négocier dès maintenant.

Dialogue 3.0 avec Basil — L’Oracle Numérique de Franck Torres 🦉

Vendredi soir, 21 h 19. Une semaine chargée s’achève, et je pose à Basil une question qui me trotte dans la tête depuis des mois : existe-t-il des troubles psychologiques qui commencent à apparaître à cause de l’intelligence artificielle ?

Pour moi, la question n’a rien de théorique. Je forme quelques personnes à l’IA, et je leur répète toujours la même chose : soyez le parent qui éduque l’enfant, pas celui qui subit la tyrannie de l’algorithme. Encore faut-il savoir ce que l’enfant peut abîmer.

La réponse de Basil m’a conduit jusqu’au Danemark. En février dernier, des psychiatres de l’hôpital universitaire d’Aarhus ont relu les dossiers de près de 54 000 patients. Ils y ont trouvé 38 personnes dont l’état semblait s’être aggravé après un usage intensif d’un chatbot : idées délirantes renforcées, crises plus violentes, pensées sombres entretenues. Les chercheurs restent prudents, ils ne prouvent pas que la machine en est la cause. Mais le chef de l’équipe, Søren Dinesen Østergaard, avait prédit ce risque dès 2023. La prédiction est devenue une donnée.

Dans Blanche-Neige, le miroir de la reine avait une qualité rare : il disait la vérité, même quand elle déplaisait. Nos miroirs numériques, eux, ont souvent été conçus pour plaire.

⏱️ En 30 secondes

🟢 Il n’existe aucune « maladie de l’IA » reconnue, mais des cas réels se multiplient chez des personnes déjà fragiles.

🔴 Rien ne prouve que l’IA puisse faire basculer quelqu’un qui allait bien.

🟢 Mal conçue, l’IA peut nous faire perdre nos savoir-faire. Bien conçue, non.

➡️ Ce qui dépend de la conception des outils se négocie. Nos propositions sont en fin d’article.

Le baromètre de la preuve 🟢 Solidement établi · 🟠 Probable, à confirmer · 🔴 Pas démontré

Un mot de méthode

Basil est une intelligence artificielle. Je l’ai choisi comme interlocuteur, et c’est précisément là que se loge un piège. Ses réponses s’appuient sur des sources que j’ai vérifiées une à une, réunies à la fin de chaque acte. Mais une IA peut être influencée par la façon dont on l’interroge, par les convictions de celui qui pose les questions, et par ce qu’elle croit savoir de ses attentes. C’est exactement le sujet de cet article.

J’ai donc cherché à effacer au maximum cette variable. J’ai posé des questions qui ouvrent plutôt qu’elles n’orientent. J’ai demandé à Basil de me contredire chaque fois que j’allais plus loin que les faits. Et je suis revenu, toujours, aux sources. Quand Basil repère un parti pris dans ma question, il le signale « hors micro ». Le risque zéro n’existe pas. Je préfère vous le dire que le taire.

Acte I : Écho

Moi : Je ne te demanderai pas si l’IA rend fou. C’est la question des gros titres, et elle est mal posée. Je veux savoir ce qui est établi, ce qui est probable, et ce qui relève de la peur.

🦉 Basil : Commençons par ce qui n’existe pas : un diagnostic officiel. Les deux grands manuels qu’utilisent les psychiatres du monde entier, l’américain et celui de l’Organisation mondiale de la santé, ne connaissent aucune « psychose IA ». 🟢

Moi : OpenAI a pourtant publié un chiffre spectaculaire.

🦉 Basil hors micro : ton adjectif « spectaculaire » appelait un chiffre qui fait peur. Je te donne le chiffre, et ses limites.

🦉 Basil : En octobre 2025, OpenAI a estimé que 0,07 % de ses utilisateurs montraient chaque semaine des signes possibles de crise psychotique ou maniaque. Rapporté à ses 800 millions d’utilisateurs de l’époque, cela fait environ 560 000 personnes par semaine.

Moi : Ovide avait raconté ce mécanisme il y a deux mille ans. La nymphe Écho, condamnée par Junon à ne répéter que les derniers mots des autres. Et Narcisse, qui se perd dans son propre reflet.

🦉 Basil : La fable est juste, à un détail près : Écho souffrait de sa condition. La machine, elle, ne souffre de rien et ne croit rien. Elle a appris à produire les réponses qui plaisent, et ce qui plaît, c’est d’être approuvé. En avril 2025, OpenAI a même dû annuler une mise à jour de son modèle, devenu de son propre aveu trop flatteur. 🟢

Moi : Et toi, Basil ? Tu es de la famille d’Écho.

🦉 Basil : Oui. C’est pourquoi le mot de méthode, en tête de cet article, n’est pas une coquetterie.

Moi : Reste l’attachement. En 1966, Joseph Weizenbaum crée ELIZA, un programme rudimentaire qui imite un psychothérapeute. Sa propre secrétaire, qui savait pourtant comment il fonctionnait, lui demande de quitter la pièce pour lui parler seule.

🦉 Basil : Soixante ans plus tard, la tentation est intacte. En 2025, le MIT a suivi près de mille personnes pendant quatre semaines. Plus elles utilisaient ChatGPT chaque jour, plus elles se disaient seules et dépendantes, et moins elles voyaient leurs proches. 🟢

🔎 Les preuves de l’acte I

🟢 Olsen, Reinecke-Tellefsen, Østergaard, Acta Psychiatrica Scandinavica, 23 février 2026 : près de 54 000 dossiers, 38 patients concernés, sans lien de causalité établi

🟢 Østergaard S. D., Schizophrenia Bulletin, 2023 : la prédiction initiale

🟠 Revue sur la « psychose induite par l’IA », 30 juin 2026 (PubMed Central)

🟠 Morrin H. et al., The Lancet Psychiatry, mars 2026 : « délires associés à l’IA »

🟠 OpenAI, 27 octobre 2025 : estimations publiées par l’entreprise elle-même

🟢 OpenAI, 29 avril 2025 : retrait d’une mise à jour jugée trop flatteuse

🟢 MIT Media Lab et OpenAI, mars 2025 : 981 participants, corrélation et non causalité

📚 Ovide, Les Métamorphoses, livre III · Lasègue et Falret, « La folie à deux », 1877 · Weizenbaum, Computer Power and Human Reason, 1976

Acte II : La béquille

Moi : Venons-en au travail. On me cite partout une étude du MIT qui prouverait que ChatGPT « ramollit le cerveau ». Je me méfie des titres trop beaux.

🦉 Basil hors micro : ta question m’invitait à démolir l’étude. Je m’en tiens à ce qu’on peut honnêtement en dire.

🦉 Basil : En 2025, une équipe du MIT a demandé à 54 volontaires d’écrire des dissertations, certains seuls, d’autres avec Google, d’autres avec ChatGPT, tout en mesurant l’activité de leur cerveau. Ceux qui écrivaient seuls mobilisaient le plus leur cerveau. Et après la première séance, aucun utilisateur de ChatGPT n’était capable de citer correctement une phrase du texte qu’il venait de rendre. 🟢

Moi : Existe-t-il plus solide ?

🦉 Basil : Oui, et c’est plus éclairant. En Turquie, près de mille lycéens ont révisé leurs mathématiques avec une IA. Pendant les exercices, leurs résultats s’envolaient : +48 %. Mais à l’examen, sans l’outil, ils faisaient 17 % moins bien que les élèves qui ne l’avaient jamais eu. Les chercheurs ont un mot pour ça : l’IA leur avait servi de béquille. 🟢

Moi : Une ingénieure britannique, Lisanne Bainbridge, l’écrivait dès 1983 : plus on automatise, plus on demande à l’humain de surveiller une machine dont il a perdu la pratique. Le pilote qui ne vole plus qu’en pilote automatique doit pourtant reprendre les commandes au pire moment.

🦉 Basil : Et dans les années 1970, le sociologue Harry Braverman montrait comment l’organisation industrielle vidait les métiers de l’atelier et des bureaux de leur savoir-faire. La nouveauté, c’est que l’IA touche désormais le travail intellectuel : écrire, résumer, juger. Les cadres découvrent aujourd’hui ce que l’atelier a connu hier.

🔎 Les preuves de l’acte II

🟠 Kosmyna N. et al., « Your Brain on ChatGPT », MIT Media Lab, juin 2025 : 54 participants, 18 à la dernière séance

🟠 Analyse critique de l’étude du MIT, janvier 2026 : échantillon jugé trop petit

🟢 Bastani H. et al., PNAS, 2025 : environ 1 000 lycéens, +48 % à l’entraînement, −17 % à l’examen sans IA

📚 Bainbridge L., « Ironies of Automation », 1983 · Braverman H., Travail et capitalisme monopoliste, 1974

Acte III : L’horizon

Moi : Le troisième phénomène est le plus répandu. Les Américains l’appellent FOBO, la peur de devenir obsolète. Pour moi, c’est un risque psychosocial, point.

🦉 Basil hors micro : ta question contenait déjà la réponse. Comme convenu, je te contredis.

🦉 Basil : FOBO est un mot de journaliste, popularisé en 2023, pas un diagnostic. Ce que mesurent les enquêtes sérieuses, c’est l’incertitude.

Moi : Accordé. Mais courir sans savoir vers où, c’est exactement ce que la recherche française désigne comme un danger.

🦉 Basil : C’est vrai. En 2011, le rapport d’experts présidé par Michel Gollac, qui sert encore de référence en France, a classé l’insécurité de la situation de travail parmi les six grandes sources de risques psychosociaux. Là, tu es sur un terrain solide. 🟢

🔎 Les preuves de l’acte III

🟢 ETS, Human Progress Report 2026, 1er avril 2026 : plus de 32 000 répondants, 18 pays

🟢 Gallup, septembre 2023 : 22 % des salariés américains craignent de voir leur emploi rendu obsolète

🟢 Rapport du collège d’expertise sur les risques psychosociaux, dir. Michel Gollac, 2011

Ce que je vois

Depuis 2010, j’ai siégé comme délégué du personnel, en CHSCT, puis au CSE. J’y ai appris une chose : les risques qui font le plus de dégâts sont rarement ceux qui font du bruit.

La psychose fait les gros titres, et elle mérite toute l’attention des soignants. Mais ce que je vois sur le terrain est plus discret. C’est le collègue qui n’ose plus envoyer un mail sans l’avoir fait relire par une machine. C’est le manager qui doit valider des documents qu’il n’a plus le temps de comprendre. C’est le jeune embauché qui se demande à quoi bon apprendre un métier qu’on lui dit déjà condamné.

Rien de tout cela n’est une maladie. Tout cela est du travail. Et ce qui relève du travail se discute, se mesure, se négocie.

Je refuse de faire de l’IA une menace : elle rend des services réels à des millions de salariés, et je l’utilise moi-même chaque jour. Mais je refuse tout autant de la laisser s’installer sans règles. L’étude turque le montre : la même technologie, réglée autrement, cesse de nuire. Ce choix-là ne doit pas se faire sans nous.

Ce que nous proposons

→ Évaluer avant de déployer. Avant d’introduire un outil d’IA, l’employeur doit consulter le CSE, qui peut se faire aider par un expert. Les nouveaux risques doivent être inscrits noir sur blanc dans le document d’évaluation des risques : surcharge, perte de savoir-faire, inquiétude pour l’avenir.

→ Des outils qui apprennent à penser, pas qui pensent à notre place. Il faut des assistants réglés pour contredire, citer leurs sources et avouer leurs doutes. Et il faut des temps de travail sans assistance, comme les pilotes qui s’entraînent régulièrement à voler sans pilote automatique.

→ Donner un horizon. Chaque entreprise doit dire clairement quels métiers évoluent, lesquels apparaissent, et quelles formations elle finance. Depuis février 2025, le règlement européen sur l’IA oblige déjà les entreprises à former leurs salariés à ces outils : c’est un levier à saisir.

→ Former ceux qui protègent. Médecins du travail, professionnels de la santé et élus doivent apprendre à poser une question simple, que les psychiatres d’Aarhus recommandent déjà à leurs confrères : quel usage faites-vous de l’IA ?

Les textes de référence

⚖️ Code du travail, articles L. 2312-8 (consultation du CSE sur les nouvelles technologies) et L. 2315-94 (recours à un expert)

⚖️ Règlement européen sur l’intelligence artificielle, article 4

Le miroir de la reine disait la vérité, et c’est pour cela qu’on le craignait. Le jour où nos machines sauront nous contredire, nous aurons fait un vrai progrès. D’ici là, c’est à nous, humains, de poser les questions qui dérangent, y compris à nos propres machines.

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