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Le premier barreau de l'échelle

Le premier barreau de l'échelle

Illustration d’un homme gravissant un escalier vers des immeubles avec une interface d’IA

Résumé

IA générative : les données INSEE et Stanford convergent, l'emploi qualifié résiste mais l'entrée s'effondre pour les moins de 30 ans. Constat, causes et leviers syndicaux pour rouvrir l'échelle. »

Les études convergent, de Paris à Stanford : l'intelligence artificielle ne détruit pas l'emploi qualifié. Elle en condamne l'entrée. Et c'est peut-être pire.

Il y a une scène que je n'ai pas vécue, mais qu'on me raconte désormais presque chaque semaine. Un jeune sort d'un master exigeant : finance, droit, informatique, communication. Il a fait ce qu'on lui a dit de faire : les bonnes études, les bons stages, la bonne école. Et il se heurte à un mur poli, feutré, sans visage. Pas un refus brutal. Une absence de réponse. Le poste junior qu'il visait n'existe simplement plus.

J'ai longtemps cru que le chômage des jeunes était d'abord une affaire de qualification : moins on est diplômé, plus on est exposé. C'était vrai. Ça ne l'est plus tout à fait. Quelque chose s'est retourné, et les chiffres de ces derniers mois le disent sans détour.

Commençons par chez nous, parce que c'est le plus récent et le plus solide. Une note de conjoncture de l'INSEE (Raphaële Adjerad et Gaston Vermersch, 24 mars 2026) montre que l'emploi salarié dans les activités informatiques et les services d'information a reculé de 3 % entre fin 2023 et fin 2025.

Le détail compte davantage que le total. Ce recul est porté presque entièrement par les moins de trente ans, hors alternants, qui contribuent pour -3,8 points à la baisse, quand la tranche des 30-54 ans progresse de 1,4 point. Au plus près de l'événement, le signal est encore plus net : au quatrième trimestre 2025, l'emploi des moins de trente ans dans l'informatique a chuté de 7,4 % sur un an, contre seulement -0,7 % pour l'ensemble du salariat privé.

Une précision honnête s'impose ici, car elle conditionne la lecture. La statistique de l'INSEE englobe les 15-29 ans, pas les seuls titulaires d'un master. Mais dans l'informatique et le conseil, secteurs de cols blancs où l'on entre rarement sans un bac+3, l'écrasante majorité de ces entrants est issue de l'enseignement supérieur. Le signal porte donc bel et bien sur les jeunes qualifiés.

Et le vertige est là : ce secteur ne va pas mal. Sa valeur ajoutée continue de progresser ; les entreprises produisent davantage, mais avec moins de salariés, et singulièrement moins de jeunes entrants. L'INSEE, prudente sur les causes, ne s'interdit pourtant pas la lucidité : le retournement paraît brutal, et concomitant de l'arrivée de l'IA générative, dans des secteurs qui gagnaient pourtant des effectifs depuis vingt ans. Le phénomène déborde du seul code : l'édition recule de 5,8 % pour les jeunes sur un an, le conseil en gestion de 3,7 %.

Les États-Unis, qui ont quelques trimestres d'avance, offrent la photographie la plus massive. Erik Brynjolfsson et son équipe de Stanford ont analysé les fiches de paie de 25 millions de salariés dans 90 000 entreprises, entre fin 2022 et l'été 2025. Leur conclusion : une baisse relative colossale de l'emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l'IA.

Harvard parvient au même constat par un autre chemin. Les postes d'entrée de carrière s'effacent, parce que l'IA absorbe précisément ce qu'on confiait aux débutants : notes, synthèses, reporting, recherches préparatoires. Le résultat social est inédit : pour la première fois depuis des décennies, nous observons outre-Atlantique un chômage des entrants très diplômés nettement supérieur à la moyenne nationale.

Ce qui me frappe, ce n'est pas l'ampleur. C'est le sens. Toutes les révolutions techniques précédentes (la machine à vapeur, la robotique) frappaient d'abord les tâches manuelles et répétitives. Cette fois, l'IA générative vise les métiers de bureau, les diplômés, les cols blancs. Elle ne remplace pas le muscle, elle remplace le premier échelon du cerveau salarié.

Or, ce premier échelon n'était pas qu'un emploi. C'était une école. C'est en forgeant les tâches ingrates — la note de synthèse, le tableau de bord, la veille — qu'un junior apprenait son métier et devenait un senior. En automatisant ces tâches, on ne supprime pas seulement des postes : on coupe le canal par lequel une profession se reproduit et se transmet. Certains chercheurs parlent déjà d'un taylorisme cognitif : comme l'ouvrier à la chaîne d'hier, le travailleur du savoir ne produirait plus de bout en bout, mais se contenterait de valider et de corriger ce que la machine génère.

Le danger est double. À court terme, une génération qualifiée qui patiente à la porte. À long terme, une érosion silencieuse des compétences collectives, dont nous ne mesurerons le coût que bien plus tard.

Et pourtant, je me refuse à désespérer la jeunesse. Ce n'est pas mon rôle, et ce ne serait pas la vérité. Car la même technologie qui scie un barreau en forge d'autres, plus haut sur l'échelle. Encore faut-il savoir où regarder.

La donnée et l'IA elles-mêmes, d'abord. Le Jobs AI Barometer 2025 de PwC fait de la France le premier marché européen pour les offres liées à l'IA. Le Forum économique mondial classe l'ingénieur en machine learning au premier rang des métiers en croissance.

Mais tout le monde ne deviendra pas ingénieur, et c'est heureux. La bonne nouvelle est ailleurs : plusieurs filières porteuses n'exigent pas de coder. La cybersécurité est en hyper-croissance, car les attaques pilotées par l'IA appellent des défenses pilotées par l'IA, et l'intuition de l'analyste humain reste indispensable face aux incidents complexes. Le droit et la conformité deviennent un refuge plus qu'une cible : l'AI Act s'applique aux systèmes à haut risque dès le 2 août 2026, sous peine de sanctions atteignant 35 millions d'euros ou 7 % du chiffre d'affaires mondial. Cette réglementation crée une demande massive de profils conformité, là où le jugement reste irréductiblement humain. Les métiers de la transmission, enfin : le mentorat, la pédagogie et l'esprit critique ne s'automatisent pas.

Le mot juste n'est d'ailleurs pas « remplacé ». La frontière qui se dessine n'oppose pas l'humain à la machine : elle sépare le travailleur qui fait ce qu'une machine fait, de celui qui fait ce qu'elle ne sait pas faire.

Le constat est sévère, mais il n'est pas une fatalité. C'est un avertissement, et donc un appel à agir. En tant que syndicalistes, nous avons trois leviers à notre portée :

Documenter : Exiger dans les entreprises une cartographie des recrutements par tranche d'âge, pour rendre visible ce qui se joue à bas bruit.

Négocier : La productivité gagnée par l'IA doit financer les parcours d'intégration des juniors, l'alternance et le tutorat — et pas seulement les marges de l'entreprise.

Alerter : L'AI Act encadre les risques techniques de l'IA ; il doit aussi traiter ses effets sur les générations d'entrants, car c'est une question de cohésion sociale et de justice intergénérationnelle.

Au fond de la mine, le canari ne se plaint pas. Il alerte. À nous de l'entendre à temps — et de reconstruire l'échelle, barreau par barreau.

Franck Torres

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