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Le dernier des hommes libres

Le dernier des hommes libres

Homme lisant un livre dans un train, le regard tourné vers le paysage qui défile

Résumé

Dans le TGV vers Paris, je relisais Kant. Sapere aude — ose savoir. On nous dit quoi penser, dans quelle direction regarder. Le doigt désigne la lune, et nous regardons le doigt. Les salariés que je rencontre ne sont pas mal informés. Ils sont gavés. Le fil ne demande pas de penser, il demande de réagir. Le libre arbitre n'est pas un don. C'est une discipline — comme choisir son cadre plutôt que subir celui qu'on impose.

Nous croyons choisir. Mais qui tient encore la main qui désigne la direction du regard ?

L'autre jour, dans le TGV qui m'emmenait à Paris pour une réunion, je relisais quelques extraits de Kant. Le paysage défilait, ce flou des champs qu'on ne regarde plus vraiment, et une phrase m'a arrêté : Sapere aude. Ose savoir. Ose te servir de ton propre entendement. C'était le mot d'ordre des Lumières, le cri d'une époque qui croyait l'homme capable de se tenir debout par ses seules forces intellectuelles. Et je me suis demandé, à cette vitesse-là, combien d'entre nous osent encore.

Car il faut bien le reconnaître : nous vivons une époque qui a inversé le mouvement. Là où Kant nous invitait à sortir de notre minorité, à quitter cet état où l'on délègue à d'autres le soin de penser pour nous, nous y rentrons à reculons, presque avec soulagement. On nous dit quoi penser. On nous dit comment le penser. Et surtout — c'est le plus insidieux — on nous dit dans quelle direction regarder.

Les entreprises ont leurs éléments de langage. Les politiques ont leurs séquences. Les médias ont leur agenda du jour, ce sujet unique qui occupe tous les écrans simultanément, comme si le monde entier s'était mis d'accord pour ne voir qu'une seule chose à la fois. Et nous suivons. Le doigt désigne la lune, et nous regardons le doigt, persuadés de contempler le ciel.

Ce que je vois, moi

Dans mon métier de syndicaliste, je rencontre des salariés tous les jours. Et ce qui me frappe le plus, ce n'est pas qu'ils soient mal informés. C'est qu'ils soient suralimentés. Gavés. Saturés d'informations pré-mâchées, pré-digérées, prêtes à l'emploi, livrées par un fil qui défile et qui ne s'arrête jamais.

Le réseau social ne nous demande pas de penser. Il nous demande de réagir. Pouce levé, pouce baissé, indignation, adhésion, en trois secondes, sans le temps du doute. Or le doute, justement, c'était le cœur de la méthode des Lumières. Descartes commençait par douter de tout. Aujourd'hui, douter passe pour de la faiblesse, et l'opinion tranchée pour du courage.

Je repense souvent à mon grand-père conducteur de train, Michel, qui cultivait son potager à Villemoisson sur Orge. Il prenait le temps. Une graine ne pousse pas parce qu'on la regarde fixement en réclamant qu'elle se hâte. Elle pousse parce qu'on lui laisse le temps, la terre, l'eau, et le soin patient de celui qui revient chaque jour. La pensée, c'est pareil. Elle ne se cueille pas dans un fil d'actualité. Elle se cultive.

Le libre arbitre comme discipline

On parle du libre arbitre comme d'un acquis, d'une qualité naturelle qui irait de soi. Je crois que c'est une erreur. Le libre arbitre n'est pas un don, c'est une discipline. Une exigence quotidienne.

Quand je fais de la photographie — et ceux qui me lisent savent que c'est ma seconde respiration — je ne déclenche pas au hasard. Il faut choisir son cadre, sa lumière, son instant. Renoncer à mille images possibles pour en saisir une seule, la bonne. Penser librement, c'est exactement ce geste : refuser le cadrage qu'on nous impose pour choisir le sien. Décider soi-même où poser le regard.

Et cela demande un effort. Multiplier ses sources, croiser les versions, lire celui avec qui l'on n'est pas d'accord, accepter d'être dérangé dans ses certitudes. Chercher la vérité non pas comme un trésor caché qu'on découvrirait d'un coup, mais comme une ligne d'horizon vers laquelle on marche sans jamais l'atteindre tout à fait. C'est inconfortable. C'est lent. C'est profondément humain.

Réapprendre à penser seul

Alors comment fait-on, concrètement ? Je n'ai pas de méthode miracle, et je me méfierais de quiconque prétendrait en vendre une. Mais je sais quelques gestes simples.

Éteindre le fil, parfois. Laisser un silence se faire, accepter le blanc, ce moment où l'on ne sait pas encore quoi penser et où, justement, la pensée commence. Aller chercher l'information à la source plutôt que dans son commentaire. Lire un livre entier quand tout nous pousse à ne lire que des titres. Et surtout, retrouver le goût du désaccord fécond, celui qui n'humilie pas mais qui affine.

Voltaire ne nous demandait pas d'être d'accord. Il défendait le droit de ne pas l'être. C'est cette flamme-là, fragile, qu'il nous revient de protéger.

Le libre arbitre n'est peut-être pas une qualité en voie de disparition. C'est peut-être une qualité en jachère, qui n'attend que d'être remise en culture. Et si nous, syndicalistes, n'avons qu'une seule mission qui les résume toutes, c'est bien celle-là : aider chacun à redevenir le sujet de sa propre pensée, et non l'objet de celle des autres.

Ose savoir, Franck. Ose savoir, lecteur. Le reste suivra.

Franck Torres L'Écho du Changement — Rêveries d'un Syndicaliste Solitaire

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