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NEWSLETTER · EN QUELQUES LIGNES

Résumé
Un collègue lance une blague en réunion. Personne ne rit. Pas par offense — par prudence. Ce silence dit quelque chose de notre époque. Celui qui plaisante avance sur un fil. Le sens d'une blague n'appartient pas à celui qui la lance, mais à celui qui la reçoit. Comment défendre un humour qui rassemble sans cautionner celui qui désigne — sans finir avec des collectifs lisses, uniformes, sans visage ?
On me dit que l'humour serait devenu dangereux en entreprise. Qu'il faudrait choisir entre faire rire et faire carrière. Je n'y crois pas tout à fait. Mais je vois bien le funambule.
Il y a quelques années, dans une réunion, un collègue a lancé une blague. Rien de méchant — une de ces vannes de couloir qui détendent l'atmosphère avant qu'on attaque l'ordre du jour. Personne n'a ri. Pas par offense. Par prudence. Chacun a guetté la réaction des autres avant de décider s'il avait le droit de sourire. Ce silence-là m'a marqué plus que n'importe quelle plainte. Parce qu'il disait quelque chose de notre époque : nous avons appris à avoir peur du rire avant même de savoir s'il y avait de quoi.
L'image du funambule revient souvent quand on parle d'humour au travail, et elle est juste. Celui qui plaisante avance sur un fil. En dessous, le vide : la perception de l'autre, qu'il ne contrôle pas. Car c'est là toute la cruauté de l'humour — son sens ne lui appartient pas. Il appartient à celui qui le reçoit.
Tu peux avoir voulu créer du lien et provoquer une blessure. Tu peux avoir visé la complicité et récolté le malaise. Entre l'intention et la réception, il y a un gouffre, et ce gouffre s'est élargi. Parce que les équipes sont plus diverses qu'avant — cultures, croyances, parcours, orientations, corps différents — et c'est une richesse, pas un problème. Mais cette richesse demande quelque chose que l'humour de garnison d'autrefois ignorait : la conscience de l'autre.
Soyons honnêtes. L'âge d'or qu'on regrette parfois, cette ambiance « à la française » qu'on dit perdue, elle n'était pas drôle pour tout le monde. Elle était drôle pour ceux qui tenaient le micro. Les autres — la femme dans l'équipe, le type qu'on chambrait sur son accent, celui dont on imitait la démarche — riaient souvent jaune, ou se taisaient, parce que ne pas rire les aurait isolés davantage. L'humour a longtemps été un instrument de pouvoir déguisé en convivialité.
Donc non, je ne pleure pas ce monde-là. Ce que je crains, en revanche, c'est qu'à vouloir corriger ses abus, on jette le rire avec l'eau du bain. Qu'on remplace une tyrannie par une autre : celle du silence prudent, du collègue lisse, du salarié sans visage que tu décris si bien. Uniforme. Inoffensif. Et profondément triste.
On voudrait une règle. Une liste de sujets autorisés et interdits. Ça n'existe pas, et c'est tant mieux, parce qu'une telle liste tuerait justement ce qu'elle prétend protéger.
La vraie ligne est plus simple à formuler qu'à tenir : un humour qui rit avec ne pose pas de problème ; un humour qui rit de en pose presque toujours un. La cible fait tout. Quand je me moque de moi, de l'absurdité d'une situation, d'une réunion qui s'éternise, du jargon qu'on s'invente, je rassemble. Quand je fais d'une personne — de ce qu'elle est, de ce qu'elle ne choisit pas : sa peau, sa foi, son corps, qui elle aime — la matière de la blague, je désigne. Et désigner, c'est exclure, même en riant.
L'autodérision reste l'arme la plus sûre. Non par lâcheté, mais parce qu'elle inverse le rapport de force : je me mets en bas du fil, je ne pousse personne dans le vide.
Je vois des collègues qui n'osent plus, et je trouve ça dommage. Mais je vois aussi que la peur n'est pas le bon guide. Celui qui plaisante en tremblant rate sa blague et fatigue tout le monde. Le rire vrai naît de la confiance, pas du calcul.
Alors ma conviction, c'est que le problème n'est pas l'humour. C'est la relation. Dans une équipe où l'on se connaît, où l'on s'estime, où chacun sait qu'il sera relevé s'il glisse mais pas exécuté, l'humour respire. On peut se reprendre. « Pardon, c'était maladroit » est une phrase qui sauve, et qu'on a désappris à dire parce qu'on a transformé chaque maladresse en procès. C'est peut-être ça, le vrai recul : on a légiféré sur les mots et désappris la réparation.
L'humour, comme un Leica, ne pardonne pas l'à-peu-près. La mécanique est exigeante, la mise au point se fait à la main. Mais ce n'est pas l'appareil qui fait la photo ratée — c'est le manque d'attention à ce qu'on a devant soi. Le bon photographe ne renonce pas à photographier les gens par peur de mal cadrer. Il apprend à les regarder.
Je ne crois pas. Je crois qu'il mue. Qu'il quitte l'âge de la vanne qui claque pour entrer dans celui de la complicité qui inclut. C'est plus difficile, oui. Ça demande de connaître les gens avant de les faire rire. Mais ce qui est plus difficile est rarement moins beau.
Nous n'avons pas à choisir entre le bureau caserne et le bureau morgue. Entre la blague qui blesse et le silence qui éteint. Il y a un troisième chemin, plus étroit, qui est celui de l'attention. Et l'attention, au fond, c'est la forme la plus haute du respect — et la condition du rire qui rassemble.
Le funambule ne tombe pas parce qu'il avance. Il tombe parce qu'il regarde ses pieds au lieu de regarder l'horizon. L'horizon, ici, c'est l'autre. Garde-le en vue, et le fil tient.
Franck Torres UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire
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