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Le pouvoir de dire non

Le pouvoir de dire non

Homme assis à un bureau, main posée sur un dossier fermé, collègue de dos près d'une fenêtre

Résumé

Il y a une quinzaine d'années, une grande banque française vantait « le pouvoir de dire oui ». Aujourd'hui, c'est l'inverse qu'il nous faudrait apprendre. Salle de réunion, fin de journée. Le manager déroule son tableau de bord. Les objectifs montent encore. On regarde ses chaussures. Personne ne dit non. Et chacun rentre chez soi avec cette petite pierre supplémentaire dans le sac.

Il y a une quinzaine d'années, une grande banque française vantait « le pouvoir de dire oui ». Aujourd'hui, dans nos bureaux, nos agences, nos ateliers, c'est l'inverse qu'il nous faudrait apprendre : le pouvoir, et le courage, de dire non.

Une scène, d'abord. Salle de réunion, fin de journée. Le manager déroule son tableau de bord. Les objectifs montent encore. On regarde ses chaussures. Quelqu'un, parfois, ose un froncement de sourcils. Personne ne dit non. Et chacun rentre chez soi avec cette petite pierre supplémentaire dans le ventre.

J'ai longtemps cru, comme beaucoup, qu'on disait oui par solidarité. Par loyauté. Pour ne pas faire de vagues. La vérité est plus crue : on dit oui parce qu'on a peur. Peur du regard, peur de la note, peur de la sortie de route.

L'envers de la publicité

Dans les années 2000, BNP Paribas avait construit toute une saga publicitaire autour d'une formule simple et puissante : « Le pouvoir de dire oui ». On y voyait des conseillers bienveillants accorder des prêts à des couples souriants, à des entrepreneurs audacieux. Le message était limpide : dire oui, c'est ouvrir des possibles.

Renversons la formule. Dans le monde du travail, c'est dire non qui ouvre des possibles. Non au sous-effectif chronique. Non à la réunion qui n'a pas lieu d'être. Non au planning qui empiète sur la vie. Dire non, c'est tracer la ligne au-delà de laquelle on cesse d'être un agent et l'on redevient une personne.

Le coût silencieux du oui de complaisance

Les neurosciences le documentent depuis Hans Selye et son Syndrome Général d'Adaptation : sous tension prolongée, le corps mobilise le cortisol, accélère le rythme cardiaque, ferme certains circuits cognitifs au profit d'autres, plus archaïques, dédiés à la survie. Cette mobilisation est faite pour durer quelques minutes, le temps de fuir ou de combattre.

Or, dans nos métiers, elle dure des mois. Parfois des années.

On parle alors de charge allostatique — concept forgé par le neuroendocrinologue Bruce McEwen : l'usure cumulée de cette mobilisation permanente. Elle se traduit par des troubles du sommeil, des douleurs musculo-squelettiques, des troubles digestifs, une irritabilité diffuse, une fatigue qui ne se répare plus le week-end. Puis viennent les symptômes anxieux. Puis, parfois, l'effondrement.

Christophe Dejours, dans sa psychodynamique du travail, l'a nommé pour ce qu'il est : la souffrance éthique. Ce moment où l'on agit contre ses propres valeurs parce qu'on n'a pas su, pas pu, pas osé dire non.

Ce que je vois, moi

Vingt ans dans les agences et dans les instances. Des centaines de salariés en entretien. Et toujours la même musique : « Je n'ai pas su refuser. » « Je n'ai pas osé. » « J'ai accepté de prendre son secteur en plus du mien, et puis voilà. »

Le « voilà » est terrible. Il dit l'arrêt de travail, le repli, parfois la rupture conventionnelle arrachée dans la douleur.

Le pire, c'est que ces collègues sont souvent les meilleurs. Les plus consciencieux. Ceux pour qui le travail bien fait n'est pas négociable. Ce sont eux qui s'effondrent en premier, parce que dire non leur paraît un manquement.

Ce n'est pas un manquement. C'est un acte de santé.

Dire non s'apprend

Voilà la bonne nouvelle. Dire non n'est pas une question de tempérament. C'est une compétence. Et comme toute compétence, elle se travaille.

Les chercheurs anglo-saxons ont théorisé cela dès les années 1950 sous le terme d'assertivité — d'Andrew Salter à Joseph Wolpe, puis Sharon et Gordon Bower. L'idée est simple : entre la soumission (toujours oui) et l'agression (toujours non, et mal), il existe une troisième voie, plus exigeante, plus juste : l'affirmation respectueuse de soi.

Pour les photographes parmi vous, c'est la mise au point manuelle. Plus lente, plus exigeante, mais plus précise. On choisit son plan de netteté. On assume ce qu'on garde et ce qu'on laisse hors-champ. Un non bien dit, c'est cela : un cadre tenu.

Les formes du non

Car tout est dans la forme. Un non mal dit est pire qu'un oui de complaisance, parce qu'il abîme la relation sans rien protéger. Voici cinq formes éprouvées, que j'ai vu fonctionner sur le terrain.

Le non argumenté. « Je ne peux pas prendre cette mission supplémentaire, parce que je suis déjà engagé sur les dossiers X et Y, qui ont une échéance dans dix jours. Si vous souhaitez que je prenne celle-ci, dites-moi laquelle des deux je dois différer. » Ce non-là ne ferme pas, il replace la décision côté décideur. Il transforme le « non » en arbitrage.

Le non différé. « Laissez-moi vingt-quatre heures pour vous répondre. » Cinq mots, et l'on s'extrait de la pression immédiate. Dans neuf cas sur dix, la demande aura d'ailleurs trouvé une autre voie d'ici là. Le temps est le premier allié de celui qui refuse.

Le non conditionnel. « Oui, à condition que… » Forme subtile, parfois redoutable. Elle accepte le principe et négocie les modalités. Elle suppose d'avoir clarifié, en amont, ses propres limites — ce qui est, en soi, un travail intérieur considérable.

Le non empathique. « J'entends bien la difficulté dans laquelle vous êtes. Et précisément parce que je l'entends, je vous dis que ce n'est pas tenable pour moi non plus. » Ce non reconnaît l'autre avant de se poser. Il désamorce sans céder.

La méthode DESC (Sharon et Gordon Bower, Asserting Yourself , 1976). Quatre temps : D écrire les faits, E xprimer son ressenti, S pécifier ce qu'on demande, C onclure sur les conséquences positives attendues. C'est la grammaire de base de tout entretien difficile. Elle s'apprend en quelques heures et sert toute une vie professionnelle.

À ces cinq formes, j'ajouterais une posture, plus qu'une technique : le disque rayé . Quand l'interlocuteur insiste, on répète, calmement, la même phrase. Sans s'énerver, sans se justifier davantage. La répétition tranquille a une puissance que l'argumentation perd souvent.

Le non comme acte collectif

Je voudrais finir par là, parce que c'est mon métier. Le syndicalisme moderne n'est pas l'art du blocage. C'est l'art du non bien placé.

Non à l'inacceptable. Oui à la négociation. Non à la fatalité. Oui à l'invention.

Dans une époque où l'accélération est devenue la norme — intelligence artificielle générative, IA agentique, restructurations en cascade, transformation permanente —, savoir où poser son non est devenu une compétence vitale. Pas seulement individuelle. Collective.

Un collectif qui ne sait plus dire non finit par tout subir. Un individu qui ne sait plus dire non finit par se subir lui-même.

Une proposition

Si vos équipes en ressentent le besoin, organisez des temps d'échange sur ce sujet. Pas des formations descendantes, mais des cercles de parole où chacun dépose ses propres « oui de trop ». On y découvre presque toujours la même chose : que la peur de dire non est partagée, et qu'elle se dissout dès qu'elle est nommée.

Le pouvoir de dire oui a fait, un temps, la fortune d'une banque. Le pouvoir de dire non fera, peut-être, la santé d'une génération.

Franck Torres Président URI SNB-CFE-CGC Pays de la Loire www.neoexplora.net

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