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Résumé
« Franck, vraiment, à quoi ça sert ? » La question m'a été posée devant le distributeur de café, par un collègue lucide qui m'aime bien. Je n'ai pas répondu tout de suite. Le doute est légitime. Les négociations annuelles ressemblent parfois à un théâtre convenu, et l'adhésion peut sembler un acte de foi sans retour visible. Voici ma réponse, mise au propre — pour lui, et pour tous ceux qui se posent la même question en silence.
La question m'a été posée frontalement, fin janvier, devant le distributeur de café. Pas par un adversaire — par un collègue de quarante-deux ans, banquier patrimonial, lucide, qui m'aime bien. « Franck, vraiment, à quoi ça sert ? » Je n'ai pas répondu tout de suite. J'avais besoin de prendre le temps. Cet article est cette réponse, mise au propre.
Le doute est légitime
Je veux d'abord reconnaître quelque chose : la question n'est ni méprisante, ni paresseuse. Elle est juste. Les négociations annuelles obligatoires ressemblent parfois à des chorégraphies bien réglées. Les communications syndicales se multiplient sans toujours se distinguer les unes des autres. Les frontières idéologiques entre organisations se brouillent quand il s'agit de signer, ou de ne pas signer, un accord.
Et puis il y a cette croyance silencieuse, presque intime, qu'un cadre averti, bien formé, bien réseauté, peut « se défendre tout seul ». Qu'il n'a pas besoin d'un tiers pour négocier sa rémunération, son périmètre, son départ. Cette croyance n'est pas idiote. Elle est même flatteuse. C'est précisément pour cela qu'elle est dangereuse.
L'illusion du face-à-face
Quand un salarié se présente seul devant une direction des ressources humaines, il ne rencontre jamais « une personne ». Il rencontre un système. Un système qui dispose de juristes salariés, de modèles statistiques, d'historiques de jurisprudence interne, de comparatifs de marché, et — surtout — du temps long. Le salarié, lui, joue son émotion, sa carrière, parfois sa santé, dans une fenêtre courte.
L'asymétrie est structurelle. Elle ne tient pas à la méchanceté supposée de tel ou tel DRH ; elle tient à l'écart entre une organisation outillée et une individualité fatiguée. On ne corrige pas une asymétrie structurelle avec du courage personnel. On la corrige avec un contrepoids organisé. C'est précisément ce que Zygmunt Bauman appelait la fragmentation des liens dans la modernité liquide¹ : chacun seul face à des forces qui, elles, restent puissamment articulées.
Ce que ne dit pas le bulletin de paie
L'accord d'intéressement signé en 2024, le maintien du télétravail à deux jours dans l'avenant de 2025, la grille de classification revue après la directive européenne sur la transparence salariale (2023/970/UE), la clause d'audit humain glissée dans le dernier accord GEPP face au déploiement des IA agentives : rien de tout cela n'est tombé du ciel. Rien n'a été décrété par bienveillance. Tout a été négocié, ligne à ligne, par des élus qui n'étaient eux-mêmes payés par personne pour faire ce travail.
Le bulletin de paie d'un salarié non-adhérent contient, chaque mois, le produit invisible du travail des adhérents. Ce n'est pas un reproche. C'est un fait comptable.
Les directions avancent vite. Trop vite.
Le rythme des transformations s'est accéléré. Réorganisations annuelles. Plans d'efficience. Déploiement d'outils d'intelligence artificielle dans des fonctions entières — comptabilité, conformité, relation client, analyse de risque. L'étude Coface publiée en 2025 estime que près de cinq millions d'emplois qualifiés français sont exposés à un risque significatif d'automatisation d'ici la fin de la décennie².
Face à cette vitesse, le salarié isolé n'a pas le temps. Pas le temps de cartographier son exposition, de réclamer une formation lourde, d'exiger une clause de revoyure. Le syndicat, lui, a ce temps — parce qu'il est plusieurs, parce qu'il est continu, parce qu'il survit aux changements d'organigramme.
Ce que je vois, moi
Je vois, depuis vingt ans, des collègues qui m'ont dit « je n'ai pas besoin de vous » — et qui sont revenus, deux ans plus tard, le visage gris, parce qu'une mobilité s'était mal passée, parce qu'un manager avait craqué, parce qu'un plan de transformation leur était tombé dessus à six mois de la cinquantaine. Nous les avons accompagnés. Nous les accompagnons toujours. C'est notre travail, et il n'a rien d'héroïque : il est patient, technique, parfois ingrat.
Ce que je vois aussi, c'est que les salariés qui traversent le mieux leur carrière ne sont pas les plus brillants. Ce sont ceux qui ont compris, tôt, qu'on ne traverse pas trente-cinq ans de vie professionnelle seul. Ni en se cachant derrière une organisation syndicale. Ni en feignant de ne pas en avoir besoin. En l'utilisant comme on utilise un outil sérieux : avec discernement, exigence, et réciprocité.
Adhérer n'est pas sympathiser
Beaucoup me disent : « Je vous soutiens, mais je n'adhère pas. » Je l'entends. Mais le soutien moral ne finance pas une expertise juridique, ne paie pas un déplacement à Paris pour une commission paritaire, ne permet pas d'envoyer un élu en formation sur le règlement européen relatif à l'intelligence artificielle.
Une adhésion, ce n'est pas un don à une cause lointaine. C'est une participation à un outil collectif que l'on se reconnaît le droit d'utiliser le jour où l'on en aura besoin. C'est aussi — et c'est plus rare qu'on ne le dit — un acte de cohérence : on ne peut pas indéfiniment bénéficier d'un service auquel on ne contribue pas, sans qu'à terme ce service s'affaiblisse pour tout le monde.
Le silence coûte cher
Il y a, dans le non-engagement, une forme de pari implicite : « ça tiendra sans moi. » Ce pari a tenu pendant des décennies, parce que d'autres ont payé pour vous. Mais le tissu se fragilise. Les sections vieillissent. Les vocations d'élus se raréfient, dans un contexte où exercer un mandat expose encore — les chiffres le montrent — à des plafonds de carrière mesurables.
Si chaque salarié convaincu attend que le voisin adhère, le mouvement s'éteint. Pas par défaite. Par lassitude.
Je ne conclus pas, je propose
Je ne vais pas vous écrire « adhérez ». Ce serait trop court, et un peu indigne du sérieux de la question. Je vais vous proposer autre chose : prenez un quart d'heure, ce mois-ci. Regardez ce qui, dans votre quotidien professionnel, n'aurait pas existé sans négociation collective. Faites la liste. Honnêtement.
Si cette liste vous semble courte, parlons-en — nous avons probablement un désaccord intéressant à creuser. Si elle vous semble longue, posez-vous une seule question : qui, demain, la tiendra à jour ? Et à quel prix, si ce n'est pas vous ?
L'adhésion n'est pas une foi. C'est une décision adulte, prise en lucidité, dans un monde qui ne ralentira pas.
Franck Torres URI SNB-CFE-CGC Pays de la Loire neoexplora.net
¹ Zygmunt Bauman, La vie liquide, éd. Le Rouergue/Chambon, 2006. ² Coface, Cartographie de l'exposition des emplois qualifiés français aux IA agentives, étude 2025.
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