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Résumé
En juin 2025, Sam Altman publiait « La Douce Singularité » : une prophétie pour 2025-2027. Nous sommes en mai 2026 — assez tard pour confronter le texte aux faits. Avec Basil, verdict : la prophétie tient à un fil, le marketing tient bon. Entre l'annonce et la réalité, il y a toujours l'espace où se loge notre vigilance.
Hier soir je regardais une vidéo dans laquelle un créateur commentait, fasciné, le billet The Gentle Singularity publié par Sam Altman le 10 juin 2025. À l’époque, le texte annonçait trois jalons — agents IA en 2025, intuition artificielle en 2026, robots en 2027 — et promettait une bascule civilisationnelle. Onze mois ont passé. J’ouvre la conversation avec Basil.
Franck. Basil, ce qui est fascinant, c’est que nous sommes pile à l’horizon où la prédiction commence à être vérifiable. 2025 est derrière nous, 2026 est entamé. Verdict ?
Basil. Verdict en trois temps, comme la prophétie. Commençons par 2025, l’année des « agents capables de vrai travail cognitif ». À première vue, Altman avait raison: Devin (Cognition Labs), Manus AI (Butterfly Effect, racheté puis dé-racheté par Meta), Codex, AgentKit d’OpenAI, Figure 02 — tout cela existe et fonctionne. À seconde vue, les chiffres sont moins flatteurs.
Franck. Quels chiffres ?
Basil. Le rapport State of AI in Business 2025 du MIT, publié à l’été: 95 % des projets pilotes d’IA générative en entreprise n’atteignent pas la phase de production. Le MIT parle d’un « GenAI Divide ». McKinsey, dans la même veine, montre que seules 23 % des entreprises utilisant des agents IA en tirent une valeur réelle. Curtis Northcutt, le PDG de Cleanlab, déclarait en novembre dernier: « les véritables agents IA dotés d’une capacité agentique et d’outils d’appel ne verront probablement pas le jour avant début 2027 ». Et Gartner annonce que 30 % des projets d’IA générative seront abandonnés en cours de route. Donc oui, les agents existent. Non, ils ne remplacent pas massivement les ingénieurs informatiques humains.
Franck. Donc la première prédiction est partiellement vérifiée mais largement surestimée. Et 2026 ? Les « novel insights », l’intuition artificielle ?
Basil. C’est ici que ça devient intéressant. AlphaEvolve, le système de Google DeepMind, a effectivement permis à un quatuor de mathématiciens — dont Terence Tao, médaille Fields — de découvrir des constructions inédites sur 67 problèmes ouverts d’analyse, de combinatoire, de géométrie et de théorie des nombres. Papier publié sur arXiv en novembre 2025. Donc oui, l’IA participe désormais à la production de connaissance scientifique. Avec trois énormes nuances.
Franck. Lesquelles ?
Basil. Premièrement, ce n’est pas OpenAI, c’est Google. La vidéo, comme beaucoup, attribue tacitement la prouesse à l’écosystème Altman. C’est faux. Deuxièmement, AlphaEvolve fonctionne sur des problèmes où l’évaluation est automatique — c’est-à-dire des cas très spécialisés. On n’a aucun système comparable en sciences sociales, en philosophie, en clinique médicale. Troisièmement, Terence Tao lui-même, dans un essai publié sur son blog en mars 2026, refuse explicitement le récit de l’auto-amélioration récursive: il décrit l’IA comme un outil d’exploration, pas comme un sujet pensant. La conclusion d’Altman selon laquelle 2026 verrait l’arrivée massive de l’intuition artificielle est, à ce stade, fausse au sens littéral. Vraie au sens strictement spécialisé.
Franck. Et 2027, l’année des robots ? On a Tesla Optimus Gen 3, Figure AI, Atlas, Unitree…
Basil. Tesla a lancé la production en série d’Optimus Gen 3 en janvier 2026 et converti l’usine de Fremont à cet effet. Figure 02 est déployé chez BMW, Digit chez Amazon, Walker S chez UBTECH. Mais regarde ce que les acteurs eux-mêmes disent. Elon Musk a admis lors de la présentation des résultats Q4 2025 qu’aucun Optimus ne fait encore de “travail utile” — ils apprennent et collectent des données. La démonstration de Miami en décembre 2025 a laissé un doute massif sur le caractère autonome ou télé-opéré des robots. Rodney Brooks, cofondateur d’iRobot et figure du MIT, a qualifié l’idée de robots humanoïdes universels de « pure fantaisie ». Les marchés prédictifs ont donné 6 % de chances seulement à un lancement grand public d’Optimus en 2026. La robotique avance, mais en mode spécialisé, en environnement contrôlé, sous supervision humaine.
Franck. Donc, en synthèse ?
Basil. La prophétie d’Altman tient à un fil. Les agents existent mais déçoivent dans 95 % des déploiements. L’intuition artificielle s’incarne dans un système — AlphaEvolve — qui n’est pas d’OpenAI et qui ne fonctionne qu’en domaine spécialisé. La robotique est en production sans être en service utile. Pendant ce temps-là, GPT-5, sorti en août 2025, a essuyé une telle pluie de critiques qu’Altman a dû rétropédaler sur X dès le lendemain et rétablir GPT-4o pour les abonnés mécontents. OpenAI a perdu en quelques heures sa première place sur Polymarket — de 74 % à 14 %. Gemini 3 Pro de Google et Claude Sonnet 4.5 d’Anthropic ont rattrapé voire dépassé OpenAI sur plusieurs benchmarks. Et financièrement, OpenAI prévoit 14 milliards de dollars de pertes en 2026, avec une projection HSBC de 207 milliards de déficit cumulé d’ici 2030.
Onze mois après le billet, ce n’est pas la « singularité » qui s’est imposée. C’est un autre phénomène, moins poétique, plus utile à nommer : la dette de promesse. À chaque jalon manqué — l’AGI qui glisse de 2025 à 2027 puis devient un terme « pas très utile », GPT-5 qui se révèle évolutif, les robots qui apprennent encore — l’industrie ne corrige pas le récit. Elle pousse le calendrier d’un cran et redémarre. C’est rationnel : sans cette fuite en avant, OpenAI ne lèverait pas les 100 milliards de dollars dont elle a besoin pour finir 2026.
Pour nous, salariés, syndicalistes, élus, cette dynamique est piégeuse. Elle nous somme d’arbitrer dans l’urgence ce qui mérite l’argumentation patiente. Elle transforme une technologie en cours de maturation industrielle — donc négociable — en destin technologique — donc subi.
La position lucide n’est ni le déni ni la panique. C’est de tenir trois axes simultanément. D’abord, acter l’utilité réelle de ces outils : les agents marchent dans des cas verticaux bien cadrés, et nos collègues les utiliseront, mieux vaut être au tour de table que sur le quai. Ensuite, refuser le calendrier d’Altman comme cadre de négociation : ce n’est pas parce qu’un PDG annonce 2027 que nos accords GEPP doivent s’y plier. Enfin, inscrire dans nos textes les protections concrètes — cartographie des emplois exposés au remplacement agentique, reconversion financée, clauses d’audit humain sur les décisions à fort impact.
Le 17 octobre 1969, je naissais dans la région parisienne. Dans le Bassin minier de Laciana où mon père a vécu, on parlait encore de coups de grisou, de la mécanisation, des promesses du progrès. Les mineurs ont été remplacés ; les promesses ont tenu à moitié. Personne n’a négocié à leur place. Aujourd’hui c’est notre tour, et nous avons un avantage qu’ils n’avaient pas : nous voyons venir. À condition de regarder la prophétie en face, sans s’en laisser conter.
Franck Torres / URI SNB-CFE-CGC PdL / neoexplora.net
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