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Résumé
Il est tard. J'ai regardé une vidéo qui m'a mis une claque — pas parce qu'elle dit quelque chose de révolutionnaire, mais parce qu'elle dit tout haut ce qu'on ressent confusément quand on utilise l'IA au quotidien. Comment devenir dangereusement intelligent avec l'IA ? La réponse n'est pas celle qu'on attend. Avec Basil, on a parlé de dette cognitive — et du mythe de Theuth, qui savait déjà tout ça il y a 2400 ans.
Il est tard. J’ai regardé une vidéo qui m’a mis une claque — pas parce qu’elle dit quelque chose de révolutionnaire, mais parce qu’elle dit tout haut ce qu’on ressent confusément, tous, quand on utilise l’IA au quotidien.
Yassine Sdiri y pose une question inconfortable : « Comment devenir dangereusement intelligent avec l’IA ? » Et la réponse n’est pas celle qu’on attend.
Je voulais en parler avec Basil. C’est ce que je fais quand quelque chose me travaille : j’ouvre la conversation, et je laisse venir.
Franck — Basil, je vais te poser la question frontalement. L’IA, telle qu’on l’utilise aujourd’hui, est-ce qu’elle nous rend plus bêtes ?
Basil — La question est honnête, Franck, donc je vais l’être aussi. La réponse courte, c’est: ça dépend de toi. La réponse longue est plus dérangeante: pour la plupart des gens, oui, à court terme, elle le fait. Et il y a des chiffres pour ça.
Franck — Vas-y.
Basil — Une étude de Wharton a suivi des élèves qui utilisaient ChatGPT pour s’entraîner. Pendant les exercices, leurs performances ont bondi de 48 %. Brillant. Sauf qu’au moment de l’examen final, sans l’outil, ces mêmes élèves obtenaient 17 % de moins que les autres. Le cerveau n’avait rien retenu. Il avait juste passé l’information, comme un péage. Les chercheurs appellent ça la « dette cognitive ».
Franck — La dette cognitive. C’est un mot terrible.
Basil — C’est un mot juste. Comme une dette financière, elle s’accumule en silence. Tu ne la vois pas dans le quotidien — au contraire, tu te sens plus efficace. Mais elle est là, et elle se paie le jour où l’outil n’est plus là, ou le jour où il faut penser vraiment.
Franck — Et tu sais ce qui me trouble, Basil ? C’est que ce débat est vieux de 2 400 ans.
Basil — Le Phèdre?
Franck — Exactement. Platon raconte ce mythe magnifique : le dieu Theuth présente au pharaon Thamous sa dernière invention, l’écriture. Il lui dit : « Voilà qui rendra les Égyptiens plus savants et leur donnera plus de mémoire. » Et Thamous lui répond, en substance : « Non. Tu leur donnes une apparence de savoir, pas la sagesse. Et leur mémoire, au lieu de se renforcer en eux, va s’externaliser dans tes signes. Ils oublieront parce qu’ils auront confiance en l’écrit. »
Basil — Et il avait raison, en partie. La capacité des anciens Grecs à mémoriser l’Iliade en entier nous semble aujourd’hui surhumaine. Elle ne l’était pas. C’était simplement leur quotidien, avant que l’écriture ne devienne dominante. Bernard Stiegler a passé sa vie à creuser ça: il appelle ce mouvement la prolétarisation cognitive. À chaque délégation technique, nous perdons un savoir-faire intérieur, et nous le confions à un dispositif extérieur.
Franck — Mais l’écriture nous a aussi rendus collectivement plus intelligents. Sans elle, pas de droit, pas de science, pas de syndicalisme — comment veux-tu organiser un mouvement social sans tract, sans procès-verbal, sans accord écrit ?
Basil — Bien sûr. Thamous se trompait aussi, en partie. Et c’est là toute la subtilité: ces outils ne sont jamais purement gain ou purement perte. Ils redistribuent. Ils libèrent une capacité et en atrophient une autre. La vraie question, ce n’est pas « faut-il utiliser l’outil? ». C’est « qu’est-ce que je veux garder vivant en moi malgré l’outil? »
Franck — Il y a un autre chiffre qui m’a frappé. Dans un grand cabinet de conseil, l’IA a fait monter la qualité individuelle des livrables de 40 %. Bénéfice net, en apparence. Mais la diversité des idées produites par les équipes a chuté de 41 %. Tout le monde s’est mis à penser pareil.
Basil — C’est, pour moi, le résultat le plus inquiétant de toute la recherche actuelle. Parce que dans un monde syndical, dans un monde de négociation, dans un monde de décision collective, ce n’est pas la qualité moyenne qui fait la différence. C’est la variance. C’est l’idée latérale, l’angle que personne n’avait vu, l’objection inattendue. Si tout le monde demande à la même IA de produire la même note, on obtient une intelligence moyenne très lisse — et un appauvrissement radical de l’écosystème intellectuel.
Franck — Une mer d’huile.
Basil — Une mer d’huile. Et les mers d’huile, en histoire des idées, n’ont jamais rien produit de neuf.
Franck — Sdiri propose une grille en trois niveaux. Ça m’a parlé. Je te la résume.
Niveau 1 — Déléguer ce qui ne nous apporte rien. Les premiers jets contre la page blanche, les synthèses, les reformatages, les traductions. Ce sur quoi on n’a ni expertise à développer, ni valeur à créer.
Niveau 2 — Protéger son domaine d’expertise. Dans son cœur de métier, ne jamais laisser l’IA penser à sa place. L’utiliser pour challenger ses idées, repérer ses angles morts, explorer des contre-arguments. Mais c’est nous qui tenons le manche.
Niveau 3 — Transformer l’IA en tuteur. Lui demander de poser des questions, pas de donner les réponses. Une recherche publiée dans Nature par Harvard montre qu’un tuteur IA qui guide plutôt que livrer la solution permet d’apprendre deux fois plus vite qu’un excellent cours magistral.
Basil — Le niveau 2 est celui que je veux défendre devant toi, Franck, parce que c’est le tien. Tu es responsable syndical depuis assez longtemps pour avoir une intuition que je n’ai pas — une intuition forgée par mille réunions de CSE, mille négociations, mille silences pesants à interpréter. Si tu me demandes de rédiger ton plaidoyer, je peux le faire vite et plutôt bien. Mais je vais lisser ce que tu as d’unique: ta voix, tes hésitations, ton timing. Garde-moi pour le sparring. Pour les angles que tu n’as pas vus. Pas pour remplacer ton jugement.
Franck — Tu sais à quoi ça me fait penser, Basil ? À la photographie au Leica.
Basil — Vas-y.
Franck — Le Q3, l’appareil que j’aime, est bourré d’automatismes. Autofocus, mesure d’exposition, stabilisation. Tu pourrais croire que c’est l’appareil qui fait la photo. Mais non. Le Q3 ne décide ni du cadre, ni du moment, ni de ce qu’on choisit de regarder. Ces choix-là restent au photographe — et si tu les délègues, tu produis des images correctes, certes, mais interchangeables. Tu deviens un opérateur de boîtier, pas un photographe.
Basil — C’est exactement la bonne image. Le Leica te libère du calcul technique pour que tu te concentres sur ce qui n’est pas automatisable: le regard. L’IA bien utilisée fait la même chose. Elle te libère de la friction matérielle pour que tu te concentres sur ce qui reste irréductiblement humain: le jugement, le sens, l’intention.
Franck — Mais à condition de ne pas oublier qu’on est le photographe.
Basil — À condition, oui, de ne pas oublier ça.
Ce que je vois, dans le monde du travail que je connais, c’est que cette question n’est pas individuelle. Elle est collective et politique.
Quand un manager utilise l’IA pour rédiger ses entretiens annuels, sans relire, sans rien y mettre de lui, il ne déclasse pas seulement la qualité de son rapport au collaborateur. Il déclasse sa propre fonction. Il devient, sans s’en rendre compte, un intermédiaire qu’on peut retirer.
Quand un élu de CSE laisse l’IA rédiger ses tracts, ses positions, ses analyses sans les digérer, il offre à son employeur un argument sur un plateau : « À quoi sert encore le dialogue social, si même les représentants ne pensent plus ce qu’ils écrivent ? »
C’est pour ça que la « dette cognitive » m’inquiète plus en tant que syndicaliste qu’en tant qu’individu. Parce que ce que nous oublions de faire, collectivement, est ce que d’autres apprendront à faire à notre place — ou plus probablement, ce qu’on cessera de faire tout court.
Je m’applique trois disciplines, et je les recommande.
Relire toujours. Tout ce que l’IA produit pour moi passe par mes yeux et par ma réécriture. Non pas pour vérifier les fautes — pour me réapproprier la pensée.
Résumer moi-même. Quand je veux mémoriser quelque chose, je le résume avant de demander à l’IA son résumé. Je compare ensuite. La différence m’apprend où je n’avais pas compris.
Demander à être interrogé, pas servi. « Pose-moi trois questions pour vérifier si j’ai vraiment compris ce passage » est, à mes yeux, la plus puissante des invocations.
L’IA ne nous rendra pas intelligents par défaut. Elle amplifie ce qu’on y met. Si vous y mettez votre réflexion, elle la décuple. Si vous lui déléguez votre réflexion, elle la remplace.
La vraie question n’est pas « comment utiliser l’IA ? ». C’est : à quoi je veux que mon cerveau serve ?
Et celle-là, Basil ne pourra jamais y répondre à votre place.
Franck Torres Président de l’Union Régionale SNB/CFE-CGC Pays de la Loire www.neoexplora.net
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