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Résumé
Il y a, dans la vie d'un responsable syndical, des moments où la parole tombe d'elle-même. On reçoit quelqu'un dans un petit bureau, on écoute, on prend des notes, on relance. Et puis la phrase arrive — souvent à mi-voix, souvent vers la fin de l'entretien. Ce moment où la fêlure devient visible n'est pas un aveu de faiblesse. C'est un fil d'or : la trace qui rend la pièce plus précieuse, pas moins. Une éthique de la fêlure visible, pour ceux qui écoutent avant de réparer.
L'Écho du Changement — Article de fond Par Franck Torres
Il y a, dans la vie d'un responsable syndical, des moments où la parole tombe d'elle-même. On reçoit quelqu'un dans un petit bureau, on écoute, on prend des notes, on relance. Et puis la phrase arrive — souvent à mi-voix, souvent vers la fin de l'entretien, comme si elle avait fallu tout ce temps pour franchir le seuil. « Vous savez, depuis ce qu'il s'est passé, je n'arrive plus à… » Le reste reste suspendu. La voix se brise. Et dans cette brisure, l'autre attend de savoir ce qu'on va faire de sa vulnérabilité.
C'est de cela dont je voudrais parler aujourd'hui.
Je reviens à un sujet que j'ai déjà effleuré dans un article précédent, mais je veux cette fois m'y poser pleinement. L'art japonais du Kintsugi — cette technique qui consiste à réparer des céramiques brisées avec de la laque saupoudrée d'or — est, de toutes les analogies que j'ai rencontrées, la seule qui me semble juste pour décrire ce que je vois chez les femmes et les hommes que je croise. Salariés blessés par une réorganisation, agents publics éreintés par la perte de sens, collègues marqués par une affaire dont ils ne se sont jamais relevés, proches qui portent des deuils invisibles, élus syndicaux qui ont payé leur engagement plus cher qu'ils ne l'imaginaient. Tous fêlés. Tous, à un moment donné, recollés. Et tous porteurs, désormais, de ces lignes d'or qu'on ne devrait jamais leur demander de cacher.
Il faut commencer par l'histoire elle-même, parce qu'elle dit déjà presque tout.
Nous sommes à la fin du XVe siècle. Le shogun Ashikaga Yoshimasa, esthète raffiné réfugié dans le Pavillon d'argent de Kyoto pendant que son pays s'enfonce dans la guerre civile, casse l'un de ses bols à thé chinois préférés. Il l'envoie en Chine pour réparation. Le bol revient agrafé de manière grossière, des sutures métalliques disgracieuses lui zébrant la surface. Yoshimasa, déçu, demande à ses propres artisans s'ils peuvent trouver mieux. C'est de cette commande qu'est né, dit la tradition, le Kintsugi — littéralement « jonction d'or », du japonais 金 kin (l'or) et 継ぎ tsugi (l'assemblage).
L'idée est d'une simplicité bouleversante : ne pas masquer la cassure, mais la souligner. Mêler de la laque d'urushi à de la poudre d'or pur, et tracer le long des fractures un sillon précieux qui dit, en lettres lumineuses : ici, l'objet a été brisé. Ici, il a été réparé. Et c'est maintenant qu'il atteint sa pleine valeur.
Cette philosophie s'inscrit dans une esthétique plus vaste, celle du wabi-sabi (侶寂) — la beauté de l'imparfait, du modeste, du marqué par le temps. À l'inverse de notre culture occidentale obsédée par la perfection lisse, par le neuf, par l'effacement des traces, l'esthétique japonaise considère qu'un objet n'atteint sa pleine valeur qu'après avoir traversé l'épreuve. Le bol d'avant la cassure n'était qu'un bol. Le bol d'après est devenu un témoin.
Tenez cette idée un instant. Un témoin.
Je vois, dans mes rencontres, des témoins.
Des techniciens à qui une réorganisation a retiré, en quelques mois, le sens patiemment construit d'une carrière entière. Des cadres qu'un manager toxique a fait douter de leur compétence pendant des années avant qu'ils ne réussissent à se redresser. Des agents publics qui ont vu leur métier se vider de sa substance au rythme des injonctions contradictoires, et qui continuent malgré tout à se présenter le matin. Des élus syndicaux qui ont défendu des collectifs au prix d'une mise au placard dont ils portent encore, dans la voix, la cicatrice fine. Des proches frappés par un deuil, par une rupture, par une maladie, par cette fatigue d'exister qui ne porte pas toujours de nom clinique.
Aucun n'est cassé. Tous sont fêlés.
Et c'est précisément là que la métaphore du Kintsugi devient utile : elle nous oblige à penser autrement le geste de la réparation. Parce que dans nos cultures, dans nos entreprises, dans nos administrations, le réflexe dominant est celui de la dissimulation. Va mieux, mais ne nous dis pas comment. Reviens travailler, mais sans tes traces. Reprends ta place, mais débarrasse-toi de ce qui s'est passé. On voudrait des objets recollés à la colle transparente, lisses, indiscernables d'avant — comme si ce qui avait été traversé ne devait pas laisser de marque, ou pire, comme si laisser une marque était une faute de goût.
C'est exactement le contraire que nous enseigne le Kintsugi. La trace n'est pas une faute. Elle est un titre.
Cette idée mérite qu'on s'y attarde, parce qu'elle est, je crois, le cœur du sujet.
Il existe deux manières de réparer une porcelaine brisée. La première — celle que nos organisations adorent — est la colle invisible. On fait disparaître la cassure. On rétablit la fiction du neuf. C'est une forme de violence symbolique, parce qu'elle exige du blessé qu'il fasse comme si rien ne s'était passé. Hemingway, à la fin de L'Adieu aux armes, observait déjà que le monde finit par briser tout le monde, et que, parmi ceux qu'il a brisés, beaucoup deviennent solides précisément aux endroits où ils ont cédé. Mais il ajoutait, et c'est la phrase qu'on cite moins souvent, que ceux qui refusent de se laisser briser, le monde finit par les tuer aussi — sans hâte et sans distinction. Vouloir que quelqu'un revienne intact, c'est en réalité refuser qu'il ait vécu.
La seconde manière de réparer est le Kintsugi. On accepte la fracture. On la nettoie, on la prépare, on la consolide — et on la signale d'un fil d'or. Le bol n'est plus le même. Il vaut désormais davantage.
Ce que cette seconde voie exige de nous, qui sommes les témoins, est considérable. Elle exige que nous regardions la cicatrice. Que nous l'acceptions dans notre champ de vision sans détourner les yeux. Que nous renoncions à cette pudeur faussement bienveillante qui consiste à faire comme si l'autre n'avait pas été marqué — pudeur qui n'est, en réalité, qu'un confort pour nous-mêmes. La discrétion mal placée est une autre forme de l'évitement.
Léonard Cohen, dans une de ses chansons les plus citées, formulait cette idée d'une manière que je trouve définitive : il existe en toute chose une fissure, et c'est précisément par cette fissure que la lumière parvient à entrer. Je ne connais pas de plus belle définition de ce qu'est une équipe qui tient, un collectif qui soigne, un syndicat qui protège.
Mais il faut être honnête, et c'est l'un des points qui me tient le plus à cœur dans cet article.
Une fois la cicatrice refermée, l'histoire n'est pas terminée. Le bol kintsuginé reste plus fragile que le bol d'origine — n'importe quel céramiste vous le dira. Il faut le manipuler avec plus de soin. Il craint davantage le choc thermique, la chute, la pression brusque. C'est exactement ce qui se passe avec les personnes que nous avons accompagnées.
Quelqu'un qui a traversé un burn-out, un harcèlement, un licenciement brutal, un deuil profond, ne revient jamais à l'état d'avant. La cicatrice n'efface pas la mémoire de la cassure. Et il viendra des moments — souvent à contretemps, souvent sans signe avant-coureur — où le doute reviendra. Une réunion qui réveille un souvenir. Un mot maladroit. Un changement d'organisation qui ressemble vaguement à celui qui avait précipité l'effondrement. La crainte revient comme une marée, et avec elle la peur très précise, très intime, d'être à nouveau brisé au même endroit.
Cette peur n'est pas un signe de fragilité morale. C'est une intelligence du corps et de la mémoire. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, à qui nous devons en France une grande partie de la diffusion du concept de résilience, l'a souvent rappelé : la résilience n'est pas une cuirasse, c'est une nouvelle manière de tisser sa vie autour d'une plaie qui reste sensible. Elle ne supprime pas la blessure ; elle apprend à vivre avec.
Notre devoir, à nous qui les entourons — collègues, managers, élus, proches —, est de comprendre que ces retours de doute ne sont pas des rechutes. Ce ne sont pas des « problèmes » qui ressurgissent. Ce sont les nervures de l'or qui se rappellent à la mémoire. Et la seule réponse acceptable, dans ces moments-là, est la patience.
La patience n'est pas une vertue passive. Elle est, à mes yeux, l'une des compétences les plus exigeantes qu'on puisse demander à un responsable, à un dirigeant, à un élu, à un compagnon de vie.
Patienter, ce n'est pas attendre que l'autre « aille mieux » selon notre calendrier. C'est accepter qu'il aille à son rythme à lui, qui n'est pas le nôtre, et qui ne suivra ni les cycles trimestriels de l'entreprise, ni les agendas électoraux, ni nos propres impatiences affectives.
Patienter, c'est savoir laisser des silences. Marquer des pauses dans la conversation, accepter qu'un sujet revienne plusieurs fois avant d'être vraiment dit, ne pas exiger de l'autre qu'il « tourne la page » sous prétexte que nous, nous l'avons tournée pour lui. La précipitation est, en matière humaine, une forme d'élégance refusée.
Patienter, c'est aussi accepter l'asymétrie. La personne fêlée porte son histoire ; nous ne portons que la nôtre. Nous ne pouvons jamais entièrement comprendre ce qu'elle a traversé. La seule chose que nous puissions faire, c'est ne pas ajouter au poids — ne pas rajouter, par notre maladresse, par notre irritation, par notre besoin que les choses aillent vite, une fêlure de plus à celles qui sont déjà là.
C'est, dans un monde du travail dominé par l'urgence et le KPI trimestriel, une discipline presque révolutionnaire.
Je terminerai par le mot le plus difficile, celui que l'on n'utilise plus assez dans le monde du travail, et que je voudrais pourtant remettre au centre.
Aimer.
Aimer ses collègues, ses équipes, ses adhérents, ses proches tels qu'ils sont. Non pas tels qu'ils étaient avant la cassure. Non pas tels qu'on aimerait qu'ils redeviennent. Tels qu'ils sont maintenant, avec leurs lignes d'or, avec leurs zones plus fines, avec leurs craintes qui reviennent par vagues, avec leur lucidité acquise au prix fort.
C'est, je crois, ce que le syndicalisme moderne — celui que je défends avec mes camarades de la SNB/CFE-CGC — a de plus précieux à apporter dans la période. Pas seulement la défense des droits, qui reste évidemment notre métier. Mais une certaine manière de regarder les gens. Une attention qui refuse à la fois la pitié et l'indifférence. Une reconnaissance des trajectoires brisées qui ne les réduit ni à leur cassure, ni à leur réparation, mais qui voit les deux dans le même geste.
Le bol kintsuginé n'est ni un bol intact, ni un bol cassé. C'est un bol qui a une histoire. Et cette histoire, écrite en or sur la porcelaine, n'a pas à être pardonnée — elle a à être respectée.
C'est cela, finalement, que je voudrais demander à toutes celles et tous ceux qui entourent, dans le monde du travail comme dans la vie, des personnes qui ont été marquées : ne leur demandez pas d'effacer leurs lignes d'or. Apprenez à les voir. Apprenez à les aimer. Et si vous y parvenez, vous découvrirez qu'elles ne décrivent pas seulement les fragilités des autres — elles décrivent aussi la beauté possible de nos collectifs.
Rien n'est plus solide qu'une fragilité qu'on a appris à honorer.
Franck Torres Président de l'Union Régionale SNB/CFE-CGC Pays de la Loire.
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