Toutes les newsletters
NEWSLETTER · EN QUELQUES LIGNES

Résumé
Mes discours ont cette particularité : ils surprennent. Je le constate presque à chaque fois — il y a, dans les yeux de ceux qui m'écoutent, un moment précis où s'installe le décalage. Ils attendaient un registre : celui qu'on sert d'ordinaire dans nos réunions, nos assemblées, nos tribunes syndicales — lisse, convenu, poli par l'usage, rassurant. Jouer avec le vent, c'est accepter de ne jamais tout à fait contrôler où le discours nous mène.
Je ne m'en cache pas : il arrive que la surprise soit forte. Je sens, très clairement, que ce n'est pas tout à fait ce qu'on espérait de moi. Je pourrais m'en inquiéter, corriger le tir, revenir à la norme. Je ne le fais pas. Parce que je crois, depuis longtemps maintenant, être sur le bon chemin.
Une scène récente l'a, une fois de plus, confirmé. J'avais pris la parole devant un groupe de salariés. Avant de commencer, j'avais en tête — comme presque toujours — deux discours possibles.
Le premier était celui qu'on attend presque toujours d'un syndicaliste en pareille circonstance : rassurant, combatif dans le ton, généreux en promesses, économe en nuances. Il aurait été reçu poliment, peut-être chaleureusement, et personne ne m'en aurait tenu rigueur.
Le second était plus difficile. Plus sec. Plus sombre, même, par moments. Il disait les choses comme je les vois : la transformation est là, elle ira jusqu'au bout, nous n'arrêterons pas le mouvement — et voici, précisément, ce que nous allons tenter d'obtenir, et voici ce que, non, nous n'obtiendrons pas.
J'ai choisi le second. Comme toujours.
Je m'attendais à une fin de réunion tiède, à des visages poliment déçus, peut-être à deux ou trois questions posées du bout des lèvres. Ce qui s'est passé a été presque l'inverse. Plusieurs salariés sont venus me voir. Pour me remercier. Non pas d'avoir dit ce qu'ils voulaient entendre — mais, au contraire, d'avoir enfin mis des mots sur ce qu'eux-mêmes savaient déjà, au plus profond. Sans fioriture. Sans exagération. Sans cette inflation rhétorique à laquelle on finit par s'habituer et qui, à force, lasse plus qu'elle ne galvanise. Plusieurs m'ont dit, en substance, la même chose : « Ça change, d'entendre ça. »
J'en tire, chaque fois que la scène se rejoue, la même leçon. Une leçon qui vaut, je crois, bien au-delà de mon organisation — pour tous les syndicalistes, quelles que soient leurs couleurs, leur génération, leur fédération.
Les salariés, face au monde du travail qui change, ne sont pas les enfants qu'on croit parfois devoir protéger de la vérité. Ils savent. Ils sentent. Ils côtoient, tous les jours, la réalité que nous, depuis nos sièges de représentants, décrivons parfois d'un ton un peu surplombant. Ce qui leur manque, ce n'est pas l'information — c'est la formulation. Ils attendent de nous, non pas que nous inventions une fiction rassurante, mais que nous mettions des mots justes sur ce qu'ils pressentent depuis longtemps. Et quand nous le faisons, ils nous le rendent. Par leur confiance, par leur fidélité, par le fait tout simple de revenir nous voir.
C'est, je crois, le service le plus sérieux qu'un syndicat puisse rendre.
Voilà, au fond, ce que je voudrais écrire ici. Une chose presque banale, mais qu'on oublie un peu partout : un syndicaliste qui ne dit pas la vérité ne sert à rien. Pire — il abîme.
Commençons par une humilité qu'on devrait afficher beaucoup plus souvent. Nous ne sommes ni meilleurs ni pires que les autres salariés. Nous ne sommes pas les purs face aux corrompus, les lucides face aux aveugles, les intègres face aux cyniques. Nous sommes des collègues comme les autres, qui ont accepté un jour de porter la parole collective. Ce mandat ne nous rend pas plus vertueux. Il nous oblige simplement à parler juste.
Et parler juste, dans notre métier, ce n'est pas l'exercice le plus facile.
La tentation est partout. La tribune permanente. Le discours qui console sans jamais engager. Celui qui dit aux salariés ce qu'ils veulent entendre, au prix de ce qu'on sait être vrai. Celui qui promet ce qu'il ne peut pas donner, parce que c'est plus flatteur que d'expliquer le possible. Ce discours-là console à bas prix. Il n'engage rien. Et surtout, il insulte l'intelligence de celui qui l'écoute. La démagogie syndicale produit, en définitive, exactement le même désespoir que le mensonge managerial. Ce sont deux versions de la même faute : ne pas respecter la capacité de l'autre à entendre le vrai.
Alors je vais être précis sur ce que je vois, parce que ne pas le dire serait manquer au rendez-vous. Le métier bancaire se transforme — et avec lui, bien d'autres. La relation client évolue, dans la banque, dans l'assurance, dans les services publics, dans les grandes administrations, dans l'industrie. L'intelligence artificielle modifie durablement une partie de nos gestes professionnels, dans presque tous les secteurs. Certaines agences fermeront. Certains postes disparaîtront. Certains métiers changeront de nature. Ne pas le dire serait trahir. Le dire sans pédagogie serait brutal. Notre travail est d'être précis : pas alarmistes, pas rassurants, précis.
Face à cela, le syndicalisme n'a pas pour mission d'empêcher ce qui ne peut pas l'être. Il a pour mission de négocier les conditions dans lesquelles cela se passe. Qui part, avec quelles garanties. Qui reste, avec quelles formations. Qui évolue, avec quel accompagnement. Qui refuse, avec quelle protection. Voilà la ligne utile. Le reste, c'est de la posture — et la posture, tôt ou tard, coûte plus cher qu'elle ne rapporte.
J'ai grandi en région parisienne. Mais chaque printemps, je passais mes vacances au bord de la mer, et j'adorais me promener, les jours de tempête, sur la côte sauvage, entre Batz-sur-Mer et Le Croisic. L'Atlantique qui cogne, les rochers qui encaissent, le vent qui vous oblige à baisser la tête. Je crois que ce paysage m'a appris, sans que je mette de mots dessus à l'époque, quelque chose qui est revenu beaucoup plus tard dans ma vie militante. Le vent fort, quand il est là, ne se combat pas. Il ne se nie pas non plus. Il se lit. Les rochers l'encaissent, les vagues lui obéissent, les oiseaux le traversent. Et les marins, au large, apprennent à louvoyer. Ils savent que même contre, on peut avancer — en serrant la voile, en changeant de bord, en allongeant la route. C'est exactement notre métier à nous, syndicalistes de ce siècle. Ne pas s'arc-bouter contre la transformation, mais la prendre dans la voile. Ne pas promettre qu'elle n'aura pas lieu, mais construire avec. Jouer avec le vent, plutôt que de le nier.
Négocier, ce n'est pas céder. Négocier, c'est arracher. Mais on n'arrache pas aux rêves — on arrache au réel. Encore faut-il connaître les leviers qui existent vraiment : le droit du travail, le rapport de force patiemment construit, les accords de branche, les engagements écrits lors d'un PSE, les arbitrages possibles d'un juge, l'obligation de négocier, la menace crédible d'un contentieux. Et il faut connaître tout aussi lucidement ceux qui n'existent pas, ou plus : le veto absolu sur une décision stratégique, le retour à la situation d'hier, l'arrêt du temps. Annoncer les premiers fait gagner. Promettre les seconds fait perdre — les salariés d'abord, nous ensuite.
Il y a chez Max Weber une distinction qui m'accompagne depuis longtemps : celle entre l'éthique de conviction, qui proclame ses principes sans regarder les conséquences, et l'éthique de responsabilité, qui accepte de répondre de ce qu'elle produit. Un syndicaliste sérieux ne choisit pas entre les deux. Il tient les convictions et les conséquences. Et quand il doit choisir, c'est toujours du côté du salarié concret, plutôt que de la pureté abstraite.
Je reviens, pour finir, à ces visages qui sont venus me remercier — ce soir-là comme bien d'autres fois. Ce qu'ils m'ont confirmé, et qu'aucun manuel de syndicalisme ne m'avait enseigné aussi nettement, tient en peu de mots : à long terme, le capital d'un syndicat n'est ni son tract le plus virulent, ni son mot d'ordre le plus spectaculaire. C'est sa parole. Et la parole ne vaut qu'autant qu'elle est fiable.
Dire vrai, même quand c'est plus sombre — c'est la seule chose qui tienne vraiment debout.
Je préfère dire moins, et dire vrai.
Franck Torres Président de l'Union Régionale SNB/CFE-CGC Pays de la Loire Syndicaction
Lire la publication sur LinkedIn