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Le pot de "taire" contre le pot de "faire"

Le pot de "taire" contre le pot de "faire"

Collègue posant la main sur l'épaule d'un homme assis à son bureau, open space en arrière-plan

Résumé

Cette réflexion m'est venue dans la voiture, entre deux visites d'agences. Le pot de terre et le pot de fer de La Fontaine — appris je ne sais plus à quelle classe du primaire — qui revenaient par bribes, un peu déformés. À une lettre près, la fable devenait autre chose : le pot de « taire » contre le pot de « faire ». Ceux qui se taisent ne sont pas toujours les plus fragiles. Parfois, ce sont eux qui tiennent le plus longtemps.

Cette réflexion m'est venue dans la voiture, entre deux visites d'agences, en repensant aux échanges que je venais de vivre. Le pot de terre et le pot de fer de La Fontaine — appris je ne sais plus à quelle classe du primaire — qui revenaient par bribes, un peu déformés. À une lettre près, la fable devenait autre chose. Le pot de taire contre le pot de faire. J'y suis resté accroché jusqu'au rendez-vous suivant, puis je me suis dit qu'il fallait en faire quelque chose — parce qu'à vingt ans d'engagement syndical, c'est exactement ce que je vois tous les jours.

Je m'explique.

Il y a, dans chaque entreprise, une quantité considérable de choses que personne ne dit. Des remarques avalées en réunion. Des situations intenables qui s'étirent sur des mois. Des collègues qui changent — le regard, la voix, la façon de passer devant vous sans vous voir — et que personne, pas même vous, ne parvient à nommer. On voit, on sait, on devine. Et on ne dit rien. Les universitaires appellent ça le silence organisationnel ; moi, j'appelle ça une maladie professionnelle qui ne figure dans aucun tableau.

Camus, à qui je dois beaucoup, écrivait que mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde. Alors ne pas les nommer du tout — vous voyez le problème.

Je ne rentrerai pas dans le détail d'un cas particulier, par respect pour les personnes concernées. Mais voici l'histoire qui me revient en tête en écrivant ces lignes. J'ai reçu, il y a quelques temps, l'appel d'un salarié que je ne connaissais pas. Il m'appelait sur le conseil d'un collègue que j'avais accompagné quelques mois plus tôt dans une situation difficile. Ce premier collègue s'en était sorti ; et quand il avait vu l'autre se dégrader, il lui avait simplement dit : « Appelle-le. »

Et l'autre a appelé. Il m'a raconté. Et au bout de quelques minutes, la phrase est tombée, comme elle tombe presque toujours : « Si j'avais su, si quelqu'un m'avait dit, j'aurais appelé avant. »

Voilà le cœur du sujet. Pas le harcèlement en soi. Pas l'organisation toxique. Pas le manager maltraitant. Tout cela, il y a des procédures, des lois, des recours. Le cœur, c'est le délai. Le temps perdu entre le moment où quelque chose cloche et le moment où quelqu'un ose le dire. Ce temps pendant lequel le pot de taire fait tranquillement son œuvre.

Et notez ce qui s'est passé, dans cette histoire. Le pot de faire ne s'est pas mis en mouvement tout seul. Il a été enclenché par un collègue. Par quelqu'un qui, un jour, avait lui-même été aidé, et qui savait, par expérience directe, qu'appeler pouvait suffire. C'est ça, une chaîne syndicale : chacun, à son tour, devient le relais de ce qu'il a reçu.

Je vais être direct : parler protège. Pas dans un sens moral vague, pas dans un sens « ça fait du bien d'en parler » . Dans un sens concret, opérationnel, vérifiable.

Ça protège juridiquement — le Code du travail consacre depuis longtemps un droit d'alerte et de retrait, et la loi du 21 mars 2022, que peu de salariés connaissent encore, offre aux lanceurs d'alerte une protection que l'ancienne génération de syndicalistes n'aurait pas osé imaginer. Ça protège organisationnellement — un problème nommé est un problème qui peut être instruit par l'élu CSE, le médecin du travail, l'inspection. Tant qu'il n'est pas nommé, il reste à la charge exclusive de celui qui souffre, et c'est insupportable. Et ça protège humainement, parce que Christophe Dejours l'a démontré mieux que personne : ce qui tue, dans la souffrance au travail, c'est la solitude plus encore que la souffrance elle-même.

J'en viens maintenant à nous. À vous, à moi, aux autres. À cette zone grise qui n'est ni celle de la personne en difficulté ni celle des institutions chargées de la protéger.

Quand un collègue change, nous le voyons. Nous ne faisons pas toujours le lien — peut-être qu'il traverse un truc à la maison, peut-être que je surinterprète, peut-être que c'est passager — mais nous le voyons. Et presque systématiquement, nous nous taisons. Par pudeur. Par peur de mal faire. Par cette petite voix qui souffle « ce n'est pas ton rôle » .

Je le dis avec la conviction de quelqu'un qui, oui, s'est tu quelques fois, et qui l'a regretté. Ce n'est pas notre rôle de diagnostiquer, de conseiller, de sauver. Ce n'est même pas notre rôle de comprendre. Notre rôle, c'est simplement de ne pas détourner le regard. De poser la question bête : « Ça va ? Vraiment ? » De tendre un numéro — le mien, celui du médecin du travail, celui d'un élu du personnel. Et, si l'on sent que c'est grave, de dire deux mots, les mêmes que ceux qui ont permis à ce salarié de m'appeler ce jour-là : « Appelle-le. »

C'est tout. Mais c'est déjà énorme. C'est, parfois, ce qui fait toute la différence.

Voilà pourquoi, dans cette newsletter comme dans ma pratique, je reviens toujours à la même idée : le syndicalisme n'est pas d'abord une affaire de revendications. C'est une affaire de parole. Nous existons pour qu'on puisse dire. Et quand vous nous appelez, quand vous poussez la porte d'une permanence SNB/CFE-CGC — ici en Pays de la Loire ou ailleurs — vous ne venez pas seulement chercher une solution pour vous. Vous cassez un silence. Et, sans toujours le savoir, vous préparez peut-être le suivant.

La Fontaine concluait sa fable avec une prudence qui ressemblait à de la résignation : ne nous associons qu'avec nos égaux. Je ne suis pas fabuliste. Je crois simplement que la prudence cesse d'être une vertu lorsqu'elle conduit au silence. La parole, même maladroite, même à côté, même prématurée, vaut mieux que le silence — qui, lui, ne se rattrape jamais.

Alors si vous hésitez — à parler de vous, à parler pour un collègue, à décrocher votre téléphone — n'hésitez plus. On est là. C'est à ça qu'on sert.

Franck Torres Président de l'Union Régionale SNB/CFE-CGC Pays de la Loire L'Écho du Changement

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