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La première rédaction

La première rédaction

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Résumé

À dix ans, une rédaction scolaire allumait une flamme. Quarante-cinq ans plus tard, l'auteur se demande si l'usage quotidien de l'IA l'a éteinte — et pose la question à ceux qui n'ont jamais écrit sans elle.

À la rentrée de sixième, j’avais dix ans, et le professeur de français nous a demandé de raconter nos vacances. Je me souviens moins du sujet que de la sensation : un défi posé sur la table, et quelque chose qui se mettait en marche tout seul. Les idées jaillissaient, la main suivait le stylo sans que j’aie à la commander. J’entrais dans un collège que je redoutais, et je venais de comprendre qu’il y aurait au moins une matière que j’allais aimer.

Cette soif ne m’a jamais quitté. Français, philosophie — j’ai toujours tiré mon épingle du jeu. Pas au-dessus des autres. À côté. Différent, interpellant, gratouillant.

Quarante-cinq ans plus tard, j’ai eu peur de l’avoir perdue.

Le dossier

J’utilise l’IA tous les jours. Code, mise en forme, relecture, design, organisation. Et je me suis posé la question, sans détour : est-ce que cette facilité est encore la mienne, ou est-ce que je l’ai sous-traitée sans m’en apercevoir ?

Alors j’ai demandé à mon assistant de m’évaluer, sans concession. Sa réponse m’a arrêté net : il ne pouvait pas, m’a-t-il dit, tant que je ne lui aurais pas fourni un texte complet, écrit seul, de A à Z.

Je m’attendais à une flatterie tiède — on est toujours un peu client d’un outil qu’on paye. J’ai eu une exigence. La machine m’a renvoyé à l’atelier.

J’ai écrit d’un jet. Le verdict est tombé, conforme à mon intuition.

Et c’est ici qu’il faut être honnête : ce verdict ne prouve rien. On ne démontre pas qu’on se passe d’un outil en le prenant pour juge. Ce qui compte n’est pas la note, c’est l’effort consenti pour l’obtenir. Le muscle ne se soucie pas de l’avis du miroir.

Le reste n’est pas une opinion. En juin dernier, une enquête menée auprès de 807 professionnels du numérique a placé la perte d’autonomie et d’esprit critique en tête de leurs inquiétudes face à l’IA — devant la confidentialité des données, loin devant la suppression des emplois. Un an plus tôt, une équipe du MIT Media Lab avait mesuré à l’électroencéphalogramme l’activité de cinquante-quatre volontaires écrivant des dissertations : la connectivité cérébrale diminuait à mesure que l’assistance augmentait. L’étude n’est pas relue par les pairs et l’échantillon est mince — je ne bâtis pas une conviction sur un sable. Mais un résultat mérite qu’on s’y arrête : ceux qui réfléchissaient d’abord seuls et n’appelaient l’outil qu’ensuite gardaient le cerveau allumé. L’ordre des gestes change tout.

Alors voilà ce que je me suis imposé. Continuer d’écrire des textes entiers. Construire un tableur de A à Z. Et de temps en temps, poser la béquille contre le bureau et sortir marcher seul. J’appelle ça combattre ma propre obsolescence programmée.

Mais je n’écris pas cette lettre pour moi.

J’ai cinquante-six ans et quarante-cinq ans de plume. Quand je pose la béquille, je retrouve une jambe. Le cadre de vingt-cinq ans qui n’a jamais rédigé une note de synthèse sans assistant, lui, n’a rien à retrouver. On ne peut pas éroder un socle qui n’a jamais été coulé. C’est là que se joue le vrai sujet — et ce n’est plus de l’entretien de compétence, c’est de la construction.

Il y a plus grave encore. Quand tout un service interroge le même modèle sans jamais le contredire, il produit les mêmes réponses à des problèmes différents. Les chercheurs appellent cela la convergence mécanisée. Nous, syndicalistes, nous savons comment ça s’appelle : la fin du débat contradictoire. L’intelligence artificielle ne menace pas seulement l’intelligence humaine. Elle menace l’intelligence collective, qui est notre outil de travail à nous.

Ce que ça change pour vous

  • Réclamez des plages de travail sans assistant, reconnues comme du temps productif — pas comme du temps perdu.

  • Exigez que tout accord IA comporte un volet compétences avec clause de revoyure, et pas seulement un volet productivité : ce qu’on ne mesure pas, on le laisse filer.

  • Demandez une formation au jugement, pas au prompt — la compétence rare, demain, ce sera de savoir qu’une réponse est fausse.

  • Et en réunion, confrontez vos idées entre humains avant de lancer l’outil, jamais après.

La voix syndicale

Je le dis d’expérience, et sans posture technophobe : je suis de ceux qui testent tout. Mais l’article L.6321-1 du Code du travail oblige l’employeur à veiller au maintien de la capacité de ses salariés à occuper un emploi, au regard notamment de l’évolution des technologies. Ce n’est pas une intention, c’est une obligation. Un employeur qui déploie un outil érodant cette capacité en répond. Nous chronométrons le temps gagné ; personne ne chronomètre la compétence perdue. C’est cette colonne-là qu’il faut ouvrir dans les négociations.

Ouverture

Je n’ai rien perdu de ce qui s’est mis en marche à dix ans devant une feuille blanche. Mais je ne l’ai pas perdu parce que je continue de m’asseoir devant elle, seul.

Et vous, quand avez-vous écrit votre dernier texte entier, sans aide ? Ce que vous y avez trouvé m’intéresse. Dites-le moi — les échanges continuent sur www.neoexplora.net.

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