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Résumé
Une photo prise il y a quelques jours. Un pied minuscule au creux de ma main. Et la question qui vient toujours après le déclenchement : que restera-t-il ?
Une photo prise il y a quelques jours. Un pied minuscule au creux de ma main. Et la question qui vient toujours après le déclenchement : que restera-t-il ?
Il y a quelques jours, le pied de ma petite-fille s’est posé dans le creux de ma paume. Cinq orteils, une plante rose, un talon qui n’a encore rien porté. Je n’ai pas cherché le boîtier. J’ai déclenché tout de suite, de peur que le geste ne se défasse.
En regardant l’image le soir, je n’ai pas vu ce que j’avais cadré. J’ai vu ce que j’allais lui laisser.
Ma main a cinquante-six ans. Elle a tenu des tracts, des objectifs, des poignées de portes de salles de négociation. La sienne n’a rien tenu encore. Entre les deux, il y a l’écart d’un monde — et c’est cet écart qui m’a empêché de dormir.
L’état des lieux, sans filtre
Commençons par ce qui fait peur. Non pour cultiver l’angoisse : pour la nommer correctement. Une inquiétude nommée se combat ; une inquiétude diffuse paralyse.
Le climat n’est plus une projection, c’est une mesure. Le 3 septembre, l’Organisation météorologique mondiale a publié un bulletin d’une netteté inédite : la probabilité qu’El Niño se maintienne jusqu’en février 2027 est jugée exceptionnellement élevée, proche de 100 %, une première dans l’histoire de ces bulletins, et le phénomène devrait atteindre une très forte intensité avant de culminer vers la fin 2026. L’indice Niño 3.4 s’établit entre +2,2 et +2,6 °C, ce qui range l’épisode parmi les quatre seuls événements très intenses recensés depuis 1950 ; la secrétaire générale de l’OMM a indiqué qu’il pourrait devenir le plus fort jamais mesuré.
Et sous l’océan, le tapis roulant fatigue. L’AMOC — la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, dont le Gulf Stream n’est qu’un segment — a fait l’objet ce printemps de travaux convergents. Une étude parue dans Science Advances (Xing et collègues, 2026) documente un déclin mesuré sur deux décennies à quatre sites de surveillance en eaux profondes, et propose d’en faire un indicateur d’alerte précoce. Dans le même temps, une équipe du CNRS Terre & Univers et de l’INRIA, basée à Bordeaux, conclut à un ralentissement pouvant atteindre 51 % d’ici 2100 — soit environ 60 % de plus que ce que suggérait la moyenne des modèles climatiques, après correction d’un biais de salinité dans l’Atlantique Sud.
Ce n’est plus une hypothèse de laboratoire. C’est un instrument qui bouge.
L’intelligence artificielle, ensuite. C’est mon mandat depuis Strasbourg, et je refuse les deux caricatures : ni fin de l’humanité, ni outil neutre. Les ordres de grandeur, eux, sont connus. Le FMI estime que près de 40 % des emplois dans le monde sont exposés à l’IA, et environ 60 % dans les économies avancées, en précisant que la moitié des emplois touchés pourraient y gagner en productivité et l’autre moitié voir leurs tâches essentielles remplacées. L’OCDE, dans ses Perspectives de l’emploi 2023, situe à 27,4 % la part des emplois français relevant des professions les plus exposées au risque d’automatisation — très proche de la moyenne de l’organisation.
Mais notre propre confédération a relayé l’étude qui dit l’essentiel : selon les travaux de Coface et de l’Observatoire des Emplois Menacés et Émergents, environ 16 % des tâches sont aujourd’hui exposées à l’automatisation, ce qui pourrait concerner jusqu’à 5 millions de postes — l’étude précisant expressément qu’il s’agit de l’exposition des tâches, et non de leur destruction. Toute la bataille syndicale tient dans cet écart entre exposé et détruit . Cet écart n’est pas technique. Il est politique.
Puis il y a le reste. Les frontières qui se referment, les budgets d’armement qui repartent, les acquis qu’on rabote au nom de l’urgence. L’obésité numérique : Santé publique France évalue à 4h11 par jour le temps d’écran moyen des 6-17 ans hors temps scolaire, et la commission d’experts remise à l’Élysée en avril 2024 alertait sur « la réalité de l’hyper connexion subie des enfants », se disant elle-même bousculée par les stratégies de captation de leur attention. Les paradis artificiels, chimiques ou virtuels, qui ne sont jamais que des symptômes déguisés en remèdes. Et au bout, cette chose sans nom qu’on appelle déshumanisation, et qui commence toujours pareil : un guichet fermé, un numéro à la place d’un visage, un agent conversationnel à la place d’un collègue.
Ce qui, malgré tout, tient debout
Maintenant, les raisons d’espérer. Pas les bonnes nouvelles de fin de journal télévisé. Des faits.
Nous mesurons. Pour la première fois dans l’histoire humaine, nous voyons le danger arriver. Les générations d’avant subissaient les famines, les petits âges glaciaires, les effondrements, sans jamais comprendre ce qui les frappait. Nous, nous avons des mouillages au fond de l’Atlantique qui nous disent qu’un courant faiblit. Savoir n’est pas agir. Mais on n’a jamais agi sans savoir.
Le basculement énergétique a commencé. Selon le bilan annuel d’Ember publié en avril 2026, les renouvelables ont assuré un tiers de la production électrique mondiale en 2025 et sont passées devant le charbon — ce n’est plus une projection, c’est une statistique mesurable. Et l’honnêteté oblige à donner la suite dans la même phrase : l’AIE anticipe une hausse de 1 % des émissions du secteur électrique mondial en 2026, sous l’effet du recours accru au charbon, tandis que l’Union européenne devrait afficher une baisse de 5 % portée par l’éolien et le solaire. Une courbe qui s’infléchit n’est pas une courbe qui redescend. Mais elle s’infléchit, et la trajectoire européenne montre qu’un continent peut décider.
Nous savons désormais poser des limites. Le débat sur les écrans le prouve : en dix ans, nous sommes passés de la fascination à la régulation. Et la réflexion s’affine plutôt qu’elle ne se durcit — un rapport de l’OFDT passant en revue la littérature scientifique de 2015 à 2025 juge que le seul décompte des heures d’écran est devenu un « prisme réducteur », la science mesurant désormais la dynamique de l’interaction plutôt que des blocs d’heures figés. Une société qui corrige ses propres indicateurs est une société vivante.
Et l’IA reste, à ce stade, un choix collectif. L’Organisation internationale du travail, dans sa révision 2025, conclut qu’un travailleur sur quatre dans le monde occupe une profession exposée à l’IA générative, mais que la plupart des emplois seront transformés plutôt que supprimés, l’intervention humaine restant indispensable — et que la transition doit être gérée par le dialogue social. Ce n’est pas un syndicaliste qui l’écrit. C’est l’OIT. Un algorithme n’a jamais supprimé un poste : c’est une direction qui décide, un comité qui arbitre, un accord qui encadre ou qui n’encadre pas. Tant que la décision reste humaine, la négociation garde prise.
En photographie, une pose longue ne garde que ce qui est resté immobile assez longtemps. Les passants s’effacent, l’architecture demeure. Un tirage sur beau papier, lui, traverse un siècle sans broncher. Le monde de ma petite-fille sera l’image révélée de ce que nous aurons tenu sans bouger : le droit du travail, le service public, la dignité au bureau, l’eau potable. Tout le reste passera en traînée floue.
Ce que ça change pour vous
Le climat entre dans l’entreprise par la porte de la santé au travail. Canicules, locaux inadaptés, plans de continuité : c’est un sujet CSE, ici et maintenant, pas un sujet pour 2050.
L’IA se négocie avant d’être déployée, jamais après. Exigez l’information-consultation, la finalité déclarée de l’outil, les données mobilisées, le plan de formation associé.
Distinguez toujours « exposé » et « supprimé ». Quand une direction vous présente un chiffre d’exposition, demandez la ligne suivante : combien de postes, quand, avec quelles contreparties.
Votre formation est la seule assurance qui vous suive. Votre poste, non.
Ce que je dis, moi
Je le dis d’expérience, et depuis un mandat qui m’a conduit cet été jusqu’à une audition à l’Assemblée nationale sur l’impact de l’IA sur notre modèle social : notre organisation ne sera ni le greffier d’un effondrement annoncé, ni le commentateur enthousiaste d’une modernité qui se passerait de nous.
Le catastrophisme et la technophilie ont un point commun : ils dispensent d’agir. Le premier parce que tout serait perdu, le second parce que tout s’arrangerait. Nous refusons les deux. Notre rôle est plus ingrat et plus utile : mettre des clauses dans des accords, des sièges dans des instances, des noms au bas des textes.
Ma grand-mère Florentina est née en 1923 et s’est éteinte en 2022. Quatre-vingt-dix-neuf ans. Elle a traversé un siècle qui n’a rien épargné à sa Galice ni au bassin minier où sa famille a fini par échouer. Elle n’a rien pu empêcher de ce siècle-là. Elle m’a pourtant légué quelque chose de plus solide qu’un monde en bon état : la certitude qu’on tient debout ensemble ou qu’on ne tient pas.
Et mon grand-père Michel, lui, a planté un cèdre du Liban à Villemoisson-sur-Orge.
Un cèdre du Liban, celui qui le met en terre n’en verra jamais que l’enfance. C’est un arbre de plusieurs siècles. Il le savait forcément. Il l’a planté quand même.
Une génération ne transmet pas un monde intact. Elle transmet des outils, des règles, et des arbres dont elle ne verra pas l’ombre.
C’est cela que je voudrais poser dans la paume de ma petite-fille. Pas un monde réparé. Des mains qui savent tenir.
Et vous ? Quand vous regardez vos enfants ou vos petits-enfants, quelle est la première inquiétude qui vous vient — et la première chose que vous voudriez leur laisser ? Écrivez-moi, je lis tout.
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