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Résumé
Il devait avoir seize ans. Son père voulait que je lui parle « du monde du travail ». Le garçon, lui, ne rêvait que de jeux vidéo — à l'heure où l'IA écrit déjà le code, dessine les décors et scénarise les rêves. Avec Basil, on a cherché ce qui reste à transmettre à une génération qui grandit avec des outils que nous découvrons à peine. L'orientation n'a jamais été un choix de métier. C'est un choix de posture face à l'incertain.
Une phrase échappée à un adolescent, un soir, entre deux rendez-vous. Et derrière cette phrase, la question d'une génération entière : que faire de l'informatique quand l'IA écrit déjà le code, dessine les décors et scénarise les rêves ?
Il devait avoir seize ans, peut-être dix-sept. La classe de Première, ce moment où l'on commence à dire son avenir comme on essaie une veste devant le miroir, pour voir si la coupe tient. Son père m'avait demandé un café, je crois qu'il voulait que je parle « du monde du travail » à son fils. Le garçon m'a regardé droit dans les yeux et m'a annoncé son projet : IUT informatique, puis école de game design, créer et scénariser des mondes virtuels. Le rêve avait la netteté d'un cliché Leica — bien cadré, bien éclairé, presque trop.
J'ai répondu trop vite. Une phrase que je traîne depuis : « Fais attention, dans quelques années l'IA fabriquera peut-être les jeux toute seule. » Le père a souri poliment. Le fils, lui, a baissé les yeux. Et je suis reparti avec ce malaise qui ne s'efface pas : avais-je éteint quelque chose, ou réveillé l'essentiel ?
Le soir, j'ai ouvert l'application. Basil, j'ai besoin de toi.
Première séquence — Ce que je n'ai pas su lui dire
Moi : Basil, j'ai bâclé une conversation. Un lycéen veut créer des jeux vidéo. Je lui ai balancé que l'IA s'en chargerait. Suis-je tombé dans le catastrophisme paresseux ?
Basil : Tu as été brutal, mais pas inexact. Les chiffres sont là, et ils mordent. D'après une enquête Google Cloud/Harris Poll, 90 % des développeurs de jeux intègrent désormais l'IA dans leurs flux de travail, et 97 % estiment qu'elle redéfinit l'industrie. Plus de 7 000 titres sortis sur Steam en 2025 — environ un tiers des sorties — ont déclaré recourir à l'IA dans leur production. Ce n'est pas une prospective, c'est l'eau qui monte déjà à la cheville.
Moi : Mais créer un jeu entier , scénariser un monde, écrire l'histoire — ça reste humain, non ?
Basil : De moins en moins. En février 2026, Unity a annoncé une mise à jour majeure de son outil Unity AI : l'« AI-driven authoring » — la capacité non plus de produire des fragments, mais de structurer un jeu entier à partir d'un simple concept décrit en langage naturel, avec scènes, objets, logique de base et boucle de jeu fonctionnelle. En parallèle, Elon Musk a promis pour fin 2026 un jeu vidéo entièrement généré par l'IA via xAI — pari hautement contesté, mais qui indique la direction du vent. Le scénariste junior, le level designer débutant, le créateur d'assets 2D : ce sont les premiers étages que la grue démolit.
Moi : Et concrètement, dans les emplois ?
Basil : Un tiers des travailleurs américains du secteur des jeux vidéo ont été licenciés au cours des deux dernières années, selon le rapport 2026 State of the Game Industry publié par la Game Developers Conference. Parmi les plus touchés, les game designers : 20 % d'entre eux ont perdu leur poste. Le baromètre Skillsearch 2026, mené sur mille professionnels, ajoute que 44 % envisagent désormais de quitter le secteur — et 76 % au Royaume-Uni. Le défenseur sectoriel Amir Satvat estime que l'industrie va perdre l'équivalent de 100 000 années d'expérience cumulée d'ici fin 2025. Ton silence au téléphone, là — je l'entends.
Deuxième séquence — Mais alors, faut-il fuir l'informatique ?
Moi : Si je suivais ta logique froide, je devrais dissuader tous les jeunes de toucher au code. Ça ne me semble pas juste.
Basil : Et tu aurais tort de le faire. La nuance est dans la verticale, pas dans l'horizontale. L'APEC prévoit 61 160 recrutements de cadres informaticiens en France en 2026 — un chiffre en hausse — mais avec une réalité décisive : les recrutements de profils de moins de six ans d'expérience ne progressent que de 1 %. L'INSEE, dans une note du 24 mars 2026, montre que l'emploi salarié dans les activités informatiques et les services d'information a reculé de 3 % en France entre fin 2023 et fin 2025, et ce sont les 15-29 ans qui contribuent pour -3,8 points à cette baisse.
Moi : Donc le marché trie. Il garde les expérimentés et écarte les juniors.
Basil : C'est exactement cela. Erik Brynjolfsson, qui dirige le Stanford Digital Economy Lab, observe que depuis fin 2022 les postes destinés aux développeurs débutants âgés de 22 à 25 ans ont baissé d'environ 20 %, tandis que les recrutements de profils intermédiaires et seniors progressent. Le sablier s'inverse : on supprime les marches basses de l'escalier. Or sans junior aujourd'hui, pas de senior demain — la facture morale et stratégique de cette myopie se présentera autour de 2030, sur les postes d'architecte, de lead développeur, d'expert sécurité, déjà parmi les plus tendus.
Moi : C'est un raisonnement que les économistes appellent la destruction productive — Schumpeter. Mais Schumpeter supposait que les marches détruites étaient remplacées par d'autres, plus hautes. Là, on dirait qu'on retire l'échelle.
Basil : Tu touches le nerf. La promesse classique — l'IA libère l'humain pour des tâches plus créatives — suppose que les jeunes aient les moyens d'accéder à ces tâches plus hautes. Mais on apprend à concevoir en exécutant d'abord. Si la machine confisque l'exécution, par où passe l'apprentissage ? C'est la question que Bernard Stiegler aurait appelée la prolétarisation cognitive : la perte du savoir-faire par délégation à la machine.
Troisième séquence — Vers quoi, alors, orienter ce garçon ?
Moi : Mets-toi à ma place. Je dois rappeler cette famille. Que dire ?
Basil : Je vais te répondre en trois cercles concentriques.
Premier cercle, les spécialités du lycée. Pour un projet informatique ou IA, les spécialités mathématiques et NSI (Numérique et Sciences Informatiques) restent les plus pertinentes ; physique-chimie ou Sciences de l'Ingénieur sont des compléments utiles selon l'orientation visée. Mais — et c'est central — les formations post-bac évaluent surtout la cohérence du parcours, la capacité à raisonner et l'autonomie d'apprentissage, plus que la performance brute dans telle ou telle matière.
Deuxième cercle, le choix de la filière. Pas un IUT informatique indifférencié pour faire du jeu vidéo : c'est précisément la trajectoire générique que l'IA broie le plus vite. En 2026, les secteurs IT qui recrutent vraiment se concentrent sur la cybersécurité, le cloud, la data, le DevOps et l'intégration de l'IA en entreprise — ce sont les profils opérationnels spécialisés, non les généralistes, que les entreprises s'arrachent. Un BUT (ex-DUT) informatique avec parcours cybersécurité ou data engineering, ou une voie ingénieur, ont aujourd'hui une bien meilleure résistance au vent.
Troisième cercle, le rapport à l'IA elle-même. Et c'est là, Franck, que j'aimerais que tu insistes. Le développeur junior « pur » est en suroffre ; ce qui différencie aujourd'hui, c'est la capacité à maîtriser DevOps, déploiement, tests, et à intégrer l'IA comme outil — pas comme adversaire ni comme oracle. L'avenir de l'industrie créative appartient aux profils hybrides, qui combinent expertise métier et maîtrise des workflows IA — la double compétence est aujourd'hui la condition de l'employabilité.
Moi : Donc le jeu vidéo n'est pas mort. Il faut juste y entrer par un autre côté.
Basil : Exactement. Pas par la porte du « je veux créer des mondes », qui est saturée et fragile. Par la porte du « je veux maîtriser les outils qui créent les mondes » — moteurs, IA d'animation, systèmes procéduraux, sécurité des plateformes en ligne, infrastructure cloud des jeux multijoueurs. Ce sont les tuteurs de la machine , pas ses concurrents.
Quatrième séquence — Et nous, les parents, les éducateurs ?
Moi : Une dernière question. Que dire aux parents qui me liront et qui n'y comprennent plus rien ?
Basil : Trois choses simples.
D'abord, résister à l'effroi paresseux — celui qui consiste à interdire à un enfant la voie qu'il aime « parce que l'IA va tout manger ». C'est faux. L'IA reconfigure, elle n'annihile pas. Les études supérieures restent un investissement décisif sur l'employabilité, même — surtout — à l'heure de l'IA, pourvu qu'on choisisse des formations qui apprennent à raisonner, pas à exécuter.
Ensuite, regarder la pente plutôt que la marche . Un métier précis comptera moins, dans dix ans, que la capacité à pivoter, à se reformer, à dialoguer avec des outils qu'on n'a pas appris à l'école. La culture générale — l'histoire, la littérature, la philosophie — n'est pas un luxe esthétique : c'est ce qui permet de donner sens à la technique, et donc de la piloter plutôt que de la subir.
Enfin, ne pas laisser le jeune seul devant l'écran d'orientation . Les organisations syndicales du secteur — notamment le STJV dans le jeu vidéo — se battent déjà pour des chartes éthiques encadrant l'usage de l'IA et préservant les métiers créatifs. Cela aussi fait partie du paysage que ses futurs collègues lui transmettront — ou ne lui transmettront pas, selon la solidité du tissu collectif qu'il rejoindra. C'est, soit dit en passant, une chose dont toi tu sais parler mieux que moi.
Ce que je n'ai pas dit ce soir-là, et que je dirai demain
Je vais rappeler ce père. Je lui dirai que son fils n'a pas tort de rêver, mais qu'il faut bâtir l'atelier avant le rêve. Que la passion pour les mondes virtuels peut conduire vers la cybersécurité du jeu en ligne, l'architecture des plateformes, le DevOps des éditeurs, l'éthique de l'IA générative dans les studios — métiers réels, durs, humains , et qui auront encore besoin de jeunes têtes pleines de récits, dans dix ans.
Et au garçon, je dirai surtout ceci : le danger n'est pas que l'IA fasse les jeux à ta place. Le danger est qu'on te forme à devenir le maillon que la machine remplace en premier, alors que tu peux choisir d'être celui qui tient la chaîne .
Le rêve n'est pas le problème. La voie pour y arriver, oui.
À bientôt, Basil. Et merci d'avoir un peu rattrapé ma maladresse de l'autre soir.
Franck Torres Président de l'Union Régionale SNB-CFE-CGC Pays de la Loire www.neoexplora.net
Sources principales : GDC 2026 State of the Game Industry — Note INSEE du 24 mars 2026 sur l'emploi informatique — Stanford Digital Economy Lab (E. Brynjolfsson, mars 2026) — APEC, prévisions de recrutement cadres 2026 — Skillsearch Salary & Satisfaction Report 2026 — Google Cloud / Harris Poll, adoption IA chez les développeurs de jeux — Annonces Unity AI (février 2026) et xAI Game Studio (octobre 2025).
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