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Faut-il être écorché pour bien écrire ?

Faut-il être écorché pour bien écrire ?

Un homme et une femme vus de dos lors d’une soirée en plein air, entourés de lumières chaleureuses et d’une foule, avec une ville illuminée en arrière-plan.

Résumé

Une collègue est venue me parler, pas pour bavarder. Pour poser une vraie question, de celles qu'on ne pose qu'à voix basse : « Est-ce que ce que j'écris est utile aux autres ? Faut-il continuer ? » Je n'ai pas eu de réponse toute faite. Mais notre échange ne m'a plus lâché. Et si la sensibilité — cette porosité au monde qu'on apprend trop souvent à cacher — était la condition d'une écriture qui touche vraiment ?

Rêveries d'un Syndicaliste Solitaire

C'était lors d'une soirée, dans ce moment un peu flottant où les conversations professionnelles se relâchent et deviennent enfin sincères. Une collègue est venue me parler. Pas pour bavarder. Pour poser une vraie question, de celles qu'on ne pose qu'à voix basse, quand on a un peu baissé la garde.

Elle écrit beaucoup, sur LinkedIn. Et elle cherche son chemin. Ce qu'elle me demandait, au fond, était plus grave qu'un conseil de rédaction : est-ce que ce que je fais a un sens ? Est-ce utile, pour les autres ? Faut-il continuer, ou arrêter ?

Je n'ai pas eu de réponse toute faite. Et je n'en ai toujours pas. Mais notre échange ne m'a plus lâché, parce qu'il touchait à quelque chose que je crois profondément : on n'écrit bien que là où l'on accepte de ressentir.

On emploie le mot à tort et à travers. Une personne sensible, dans le langage courant, c'est quelqu'un qui pleure aux génériques de fin et qui prend mal les remarques. C'est court. C'est même un peu méprisant.

La sensibilité dont je parle est autre chose. C'est une porosité. Une capacité à laisser entrer le monde sans filtre, à recevoir une scène, une phrase entendue dans un couloir, le silence d'un collègue après un entretien, et à le ressentir plus fort que les autres. Pas comme une information. Comme une émotion qui traverse.

Il y a des gens qui sont faits ainsi. Créatifs dans l'émotion et non dans le calcul. Qui écrivent pour partager ce qu'ils ressentent, parfois plus qu'ils n'oseraient le dire à voix haute, par pudeur. Et qui, dans le même mouvement, se jugent avec une dureté que je connais bien : capables de se dire que rien de tout cela n'a de valeur, qu'il faudrait peut-être tout arrêter.

Cette sensibilité-là ne tombe pas du ciel. Elle se construit souvent dans ce que la vie a laissé comme traces. On apprend très tôt à tout sentir parce qu'il a fallu tout deviner, tout anticiper.

Alors on se fabrique une coquille. Une carapace qui sauve, qui permet de tenir, de traverser. Mais cette coquille a un revers : à force de protéger, elle peut faire douter qu'on a le droit de se montrer. Et la grande question de celles et ceux qui portent cette histoire, c'est toujours la même. Faut-il garder la coquille ? Ou apprendre, doucement, à s'en servir sans s'y enfermer ?

Je n'ai pas de leçon à donner là-dessus. Mais je crois une chose : cette sensibilité n'est pas un défaut à corriger. C'est une matière rare. Le minerai de tout ce qui touche vraiment les gens. Ce qu'il y a à apprendre, ce n'est pas à l'éteindre. C'est à lui faire confiance.

La vraie inquiétude, c'était celle-là : est-ce utile ? Que veulent vraiment lire les gens, sur ce réseau qu'on dit froid, professionnel, calculateur ?

L'erreur serait de croire qu'ils veulent du contenu utile au sens scolaire. Des listes, des conseils, des « cinq erreurs à éviter ». Ça marche, oui, ça génère de la portée. Mais ça ne reste pas. On le scrolle, on l'enregistre dans un onglet qu'on ne rouvrira jamais, et on oublie.

Ce qui reste, c'est le texte où quelqu'un a osé partager une émotion vraie. Le post où l'on sent une fêlure, une hésitation, une pudeur surmontée. Pas l'étalage impudique de soi, attention, ça c'est l'inverse, ça met mal à l'aise. Je parle de cette zone étroite, juste, où l'on se montre humain sans se vendre, où l'on offre quelque chose au lieu de réclamer de l'attention.

Le lecteur de LinkedIn passe sa journée entouré de gens qui performent. Des sourires de façade, des bilans triomphants, des « ravi d'annoncer ». Alors quand il tombe sur une voix qui ne joue pas la comédie, qui partage une vraie émotion, il s'arrête. Il reconnaît un semblable. Et c'est là que naît ce qu'on appelle l'engagement, mot horrible pour dire une chose simple : il s'est senti moins seul.

Ce que je vois, moi, c'est que le doute lui-même est une boussole. Ce « est-ce que tout cela a un sens » n'est pas le signe qu'on se trompe de voie. C'est le contraire.

Ceux qui ne se posent jamais la question du sens sont justement ceux qui écrivent pour le compteur, pour la pose, pour les vues. Se demander quelle pierre on apporte à l'édifice commun, c'est déjà écrire pour les bonnes raisons. Le fait de se poser la question est, en soi, une partie de la réponse.

Reste la mesure, ces fameux « lus » sur lesquels on s'interroge. Je veux y répondre franchement. Un post vu par cinquante mille personnes qui le survolent ne pèse pas lourd face à un texte lu par trois cents personnes dont quinze vous écrivent en privé pour dire « j'ai cru que j'étais la seule ». La profondeur ne se mesure pas au nombre de vues. Elle se mesure à la trace qu'on laisse dans quelqu'un.

Je n'ai pas de réponse définitive, et tant mieux. Mais à celles et ceux qui doutent de cette manière, je voudrais dire ceci.

Votre sensibilité n'est pas un défaut de fabrication. C'est ce qui rend vos textes vivants. La coquille vous a protégés, elle a eu son utilité, et il n'y a aucune honte à l'avoir portée. Mais vous n'avez plus besoin de tout cacher derrière. Ce que vous prenez parfois pour une fragilité est votre matière la plus précieuse, dans un monde qui s'est largement anesthésié.

Continuez. Non pas pour les chiffres, mais parce que chercher à être utile, à apporter quelque chose aux autres avec ses émotions plutôt qu'avec du calcul, c'est déjà la plus belle des raisons d'écrire.

Et puis, entre nous : si vous vous demandez encore si ce que vous faites a du sens, c'est probablement que ça en a. Ceux qui n'en ont pas ne se posent jamais la question.

Franck Torres UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire www.neoexplora.net

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