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Se connaître soi-même avant de prétendre connaître l'autre

Se connaître soi-même avant de prétendre connaître l'autre

Un homme se tient face à un grand miroir dans un ancien atelier ; son reflet devient un groupe de personnes floues.

Résumé

On est souvent les meilleurs conseillers du monde — pour les autres. On dit à un collègue de ralentir et on envoie des mails à minuit. On parle de bienveillance et on est cassant le soir avec ses proches. Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est quelque chose de plus humain et de plus difficile à regarder en face. Peut-on vraiment accompagner l'autre sans s'être d'abord un peu connu soi-même ?

On donne facilement des conseils qu'on est incapable de s'appliquer. On juge avec sévérité des défauts qu'on possède sans le voir. Et si la vraie question n'était pas "comment changer les autres" — mais "jusqu'où je me connais moi-même" ?

Il y a une scène que j'ai vécue des dizaines de fois. Quelqu'un vient me voir — un adhérent, un collègue, parfois quelqu'un que je connais bien — et il me parle d'un autre. Avec précision. Avec une sorte de talent du détail. Il dresse un portrait, liste des comportements, pointe des manques. Et pendant qu'il parle, je regarde. Et je vois, dans ce qu'il décrit, quelque chose que je reconnais. Pas chez l'absent. Chez lui.

Je ne le dis pas. Pas toujours. Mais je le vois.

Et depuis que j'ai appris à me regarder moi-même avec un peu plus d'honnêteté, je le vois aussi chez moi.

Donner des conseils qu'on ne suit pas

Soyons directs : qui parmi nous n'a jamais conseillé à quelqu'un de ralentir — et envoyé des mails à minuit ? Encouragé un collègue à poser des limites — et accepté tout ce qu'on lui demandait sans broncher ? Parlé de bienveillance en réunion — et été cassant avec ses proches le soir ?

Ce n'est pas de l'hypocrisie au sens moral du terme. C'est quelque chose de plus fondamental, et de plus humain : nous sommes infiniment meilleurs pour voir les autres de l'extérieur que pour nous voir nous-mêmes de l'intérieur. L'autre, on l'observe dans ses actes. Soi, on se vit dans une narration qu'on a mis des années à rendre cohérente. Confortable. Habitable.

Le conseil qu'on prodigue sans se l'appliquer n'est pas toujours inutile — il peut être juste. Mais il sonne creux. Et au fond, on le sait. Cette légère gêne qu'on ressent parfois en disant à quelqu'un ce qu'il devrait faire — c'est ça. C'est la conscience, discrète mais têtue, de l'écart entre ce qu'on dit et ce qu'on vit.

La légitimité à conseiller, elle ne vient pas d'avoir tout résolu. Elle vient d'avoir commencé à se regarder en face.

Le jugement et ses angles morts

Le jugement est encore plus piégeux. Parce qu'il se déguise en lucidité.

Juger quelqu'un, c'est se placer en surplomb — avoir l'impression de voir clair là où l'autre est aveugle. Sauf que ce surplomb n'existe pas vraiment. Il n'y a que des regards situés. Des regards qui portent avec eux toute une histoire — des peurs non résolues, des blessures enkystées, des valeurs héritées qu'on n'a pas choisies mais qu'on applique comme si elles étaient universelles.

Ce que nous reprochons avec le plus de véhémence aux autres, c'est presque toujours ce que nous refusons de regarder en nous. La psychanalyse appelle ça la projection. La vie quotidienne appelle ça "avoir raison".

Je ne dis pas qu'il faut renoncer à tout jugement — ce serait une forme de lâcheté intellectuelle. Je dis que le jugement honnête commence par une question qu'on s'adresse à soi-même avant de l'adresser à l'autre : qu'est-ce que ce que je vois chez lui me dit de moi ?

C'est inconfortable. C'est précisément pour ça que presque personne ne le fait.

Ce que je vois, moi

Dans mon travail, j'accompagne des gens en difficulté. Pas tous les jours, mais souvent. Et ce que j'observe, depuis des années, c'est une constante : les situations de rupture — les arrêts maladie, les effondrements, les burn-out qu'on n'appelle pas encore par leur nom — surviennent rarement par hasard. Elles surviennent quand quelqu'un s'est construit un idéal de lui-même trop rigide, trop haut, trop exigeant. Et qu'il s'y est tenu coûte que coûte, jusqu'à ce que quelque chose cède.

Le travailleur irréprochable. Le parent toujours disponible. Le militant sans faille. Le cadre qui ne se plaint pas. Le collègue qu'on peut appeler à n'importe quelle heure.

Ces figures-là ne tombent pas du ciel. Elles ont été construites. Par l'éducation, par la culture du mérite, par une société qui a longtemps mesuré la valeur d'une personne à sa capacité de production. Elles ont été transmises comme des évidences, comme des vertus, alors qu'elles sont des injonctions — souvent épuisantes, parfois toxiques.

Et le piège, c'est qu'on y adhère sincèrement. On ne se force pas. On croit en cet idéal. Ce qui le rend d'autant plus difficile à questionner.

L'imperfection n'est pas un défaut de fabrication

Montaigne écrivait : "Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition." Pas la forme parfaite. La forme entière. Avec ses contradictions, ses jours sans, ses élans et ses effondrements.

Ce que j'ai mis du temps à comprendre — et que je dois encore me rappeler régulièrement — c'est que reconnaître ses propres failles n'est pas une capitulation. C'est une lucidité. Et cette lucidité est précisément ce qui permet de regarder l'autre autrement. Avec moins de sévérité, parce qu'on a appris à ne plus se juger soi-même avec autant de violence. Avec plus de justesse, parce qu'on reconnaît dans ses difficultés quelque chose qu'on a, soi, traversé ou qu'on traverse encore.

La compassion — le mot fait peur parfois, il sonne mou — n'est pas un sentiment vague. C'est une connaissance. Elle suppose qu'on ait accepté de se connaître assez pour ne plus projeter sur l'autre ce qu'on refuse de voir en soi.

La barre qu'on s'est fixée tout seul

Les risques psychosociaux, l'anxiété chronique, le sentiment d'imposture — on les traite souvent comme des problèmes extérieurs. Des managers défaillants, des organisations mal foutues, des charges de travail excessives. Tout ça existe. Tout ça est réel et je le défends dans mon mandat.

Mais il y a une part de l'équation qu'on laisse dans l'ombre : la barre qu'on s'est fixée à soi-même. Souvent héritée. Souvent non questionnée. Souvent calquée sur des modèles qui ont appartenu à d'autres générations, dans d'autres contextes, pour répondre à d'autres angoisses.

Avancer — vraiment avancer — suppose d'avoir conscience de cette barre. Pas nécessairement de la faire tomber d'un coup. Mais de savoir qu'elle est là, qu'on l'a installée, et qu'on peut décider, librement, de la repositionner.

Ce n'est pas de la faiblesse. C'est peut-être le seul acte de courage vraiment personnel qui existe.

Et si on commençait par là ?

On ne peut pas accompagner quelqu'un dans un chemin qu'on refuse de marcher soi-même. On ne peut pas défendre la dignité au travail si on commence par piétiner la sienne. On ne peut pas demander aux organisations d'être plus humaines si on continue de s'infliger des exigences d'un autre âge.

La connaissance de soi n'est pas un luxe de développement personnel pour ceux qui ont du temps. C'est une condition. Pour être utile à quelqu'un d'autre. Pour conseiller sans condescendance. Pour juger sans aveuglement. Pour accompagner sans se perdre.

Et pour être, tout simplement, un peu plus cohérent entre ce qu'on dit et ce qu'on vit.

Je n'y suis pas encore. Mais j'ai arrêté de faire semblant que la question ne me concernait pas.

Franck Torres / UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire / neoexplora.net

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