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Résumé
Renault Choisy, 1987. Un adolescent de dix-sept ans bat la cadence sur une machine-outil, sans savoir que son compteur va coûter son emploi à un ouvrier expérimenté. Ce souvenir ne m'a jamais quitté. Il a fondé, sans que je le comprenne sur le moment, ce que j'allais devenir. Sur le remords comme moteur — et sur la façon dont une expérience d'adolescence peut tracer une vie entière.
Il y a des remords qui ne s'usent pas. Quarante ans plus tard, je porte encore celui-là. C'est peut-être lui, justement, qui a fait de moi un syndicaliste.
L'été 1987, j'avais dix-sept ans. On m'avait embauché pour faire les équipes à l'usine Renault de Choisy-le-Roi : une semaine de jour, une semaine de nuit, en alternance, pendant près de deux mois. Dans l'atelier où mon père était chef.
Il faut savoir d'où il venait, mon père. Il était arrivé d'Espagne sans que ses diplômes valent quoi que ce soit ici — à l'époque, les équivalences entre la France et l'Espagne n'existaient pas. Il avait donc commencé tout en bas, ouvrier spécialisé, puis il avait gravi les échelons un à un jusqu'à diriger cet atelier. Travailler là, sous son autorité, c'était pour moi une fierté immense. Le genre de fierté qui vous monte un peu à la tête quand on a dix-sept ans.
Dès le premier jour, on m'a affecté aux machines des jauges à huile. Le geste était simple : prendre les jauges brutes dans un carton, les poser une à une sur un tourniquet qui les faisait tremper dans un bain de peinture, puis passer devant le four pour la cuisson, et les ranger peintes dans un nouveau carton. À part quelques brûlures, j'ai vite attrapé le mouvement. Et sur cette machine-outil, un compteur égrenait chaque jauge terminée.
Quand on a dix-sept ans et qu'on veut rendre son père fier, on cherche un défi. Le mien, je l'ai trouvé tout seul, dans mon orgueil de gamin : battre la cadence de l'homme qui occupait normalement ce poste.
J'y suis arrivé. Et c'est là que ma naïveté m'a rattrapé.
Ce que j'ignorais, ce que personne ne m'avait dit, c'est que cet homme avait été convoqué par sa hiérarchie. On lui demandait de relever sa productivité, sinon il serait licencié. Il a tenté de se défendre. Et la direction lui a opposé l'argument qui tue : si un gamin de dix-sept ans y arrive, vous n'avez aucune excuse.
Mon compteur était devenu une arme. Contre lui.
Je l'ai appris plus tard : il a été licencié.
On ne mesure pas, à dix-sept ans, qu'un chiffre sur un compteur peut coûter un emploi à un homme. On ne sait pas encore que la productivité d'un seul, brandie comme étalon, sert parfois à condamner tous les autres. Je croyais jouer ; je participais, sans le savoir, à une mécanique froide qui broie. Simone Weil, qui était allée s'embaucher en usine pour comprendre de l'intérieur ce que le travail fait aux corps et aux âmes, écrivait que rien n'humilie autant l'ouvrier que d'être réduit à un rendement. J'ai été, ce jour-là, l'instrument de cette humiliation.
Je ne connais pas le nom de cet homme. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Et c'est précisément ce que je ne pourrai jamais réparer : on ne rattrape pas un licenciement, on ne rejoint pas quelqu'un dont on a perdu la trace pour lui dire qu'on était un gosse, qu'on ne savait pas, qu'on est désolé.
Je crois que mes valeurs de syndicaliste sont nées là, dans cet atelier de Choisy, dans cette honte qui ne m'a jamais quitté. J'ai compris très tôt, et dans ma propre chair de coupable involontaire, que la performance individuelle peut être retournée comme un piège contre le collectif. Que mettre les salariés en concurrence sur la cadence, c'est toujours préparer le sacrifice de l'un d'eux. Que derrière chaque chiffre, il y a un homme, une famille, un soir où l'on rentre annoncer qu'on a perdu sa place.
Quarante ans plus tard, j'y pense encore. Et tant mieux. Ce remords-là, je ne cherche pas à m'en débarrasser. C'est ma boussole.
À tous les jeunes qui débutent et qui veulent bien faire : faites bien. Mais regardez aussi qui travaille à côté de vous, et demandez-vous toujours à qui profite vraiment votre zèle.
Franck Torres L'Écho du Passé
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