Toutes les newsletters
NEWSLETTER · EN QUELQUES LIGNES

Résumé
Hier soir, j'ai visionné Metropolis de Fritz Lang (1927). Cent ans plus tard, les ouvriers tête baissée sont toujours là — mais dans les entrepôts logistiques de la périphérie nantaise. Orwell, Huxley, Bradbury, Lang : cinq visionnaires qui n'ont pas vu venir le smartphone. Ils ont imaginé la surveillance imposée. Ils n'ont pas vu que nous la porterions volontairement dans nos poches. Big Brother est devenu TikTok. Et c'est nous qui l'avons téléchargé.
Orwell, Lang, Huxley, Bradbury, Zemeckis : cinq noms, cinq mondes imaginés au cours du XXᵉ siècle. En 2026, certains de leurs cauchemars se sont incarnés — mais souvent pas là où on les attendait. Traversée d'une bibliothèque d'anticipation, depuis mon bureau près de Nantes.
Hier soir, j'ai relancé Metropolis. Le film de Fritz Lang, dans sa version restaurée. 1927 — bientôt cent ans. Sur l'écran défilent les ouvriers tête baissée, le ventre de la ville-machine, les tours art déco vertigineuses, et ce robot féminin qui fascine encore — Maria.
J'ai posé la télécommande. Et j'ai regardé ma main : un téléphone, sept notifications, un mail de l'employeur, une alerte info, deux messages d'élus du personnel. Lang n'avait pas prévu ça. Mais d'une certaine manière, il l'avait écrit.
Le décalage entre les anticipations du siècle dernier et notre 2026 mérite qu'on s'y arrête. Parce que ce décalage, justement, en dit long sur l'angle mort de chaque époque.
1984 paraît en 1949. Big Brother surveille tout. Le télécran, écran double face, observe le citoyen jusque dans son salon. La novlangue appauvrit la pensée. Le ministère de la Vérité réécrit les archives.
En 2026, tout cela existe. Mais ce n'est pas l'État qui s'en charge — pas dans nos démocraties, en tout cas. Ce sont les plateformes. Le télécran est dans notre poche. Il s'allume quand on s'endort. Il sait où nous sommes, à qui nous écrivons, ce que nous achetons, combien de fois par jour nous ouvrons LinkedIn. Et il nous regarde — vraiment.
Orwell craignait qu'on nous force. Il n'avait pas imaginé qu'on adhère. C'est exactement le diagnostic posé par Neil Postman dans Se distraire à en mourir (1985) : Orwell, écrivait-il en substance, redoutait que l'on nous prive de livres ; Huxley craignait que plus personne ne veuille en lire. Quarante ans plus tard, c'est Postman qui a gagné.
Le Meilleur des mondes paraît en 1932. Aldous Huxley imagine une humanité conditionnée par le plaisir, apaisée par le soma, divertie par les "sensations". Pas de tyran. Pas de répression visible. Juste un flot continu de stimuli agréables.
Une heure par jour sur TikTok pour un adolescent français, selon les enquêtes récentes. Une économie entière de l'attention. Des algorithmes qui apprennent nos faiblesses pour mieux nous y ramener. Le soma de Huxley n'est plus un comprimé — c'est un flux.
Pour celui qui défend le monde du travail, ce diagnostic est lourd. Difficile de mobiliser, d'organiser, de construire un récit collectif, quand l'attention est captée 24 heures sur 24 par des dispositifs conçus pour la fragmenter. Les architectes de la contrainte, aujourd'hui, ne portent plus l'uniforme. Ils portent un hoodie quelque part en Californie.
Revenons à Metropolis. La ville est verticale. En haut, les jardins suspendus, les penseurs, les fils d'industriels. En bas, dans la chaleur des machines, les ouvriers anonymes — interchangeables, broyés par les cadences.
Lang filme cela en 1927. Cent ans plus tard, la fracture n'est plus verticale, elle est horizontale et numérisée, mais elle demeure. Les entrepôts logistiques de la périphérie de Nantes ne sont pas si éloignés des sous-sols de Metropolis : scan toutes les dix secondes, picking algorithmique, prime à la cadence, douleurs lombaires à 32 ans. Le Maria-robot de Lang annonçait l'automatisation des bras. En 2026, le robot remplace désormais aussi la voix, l'écrit, le diagnostic. L'IA générative s'attaque aux cols blancs.
Ce que je vois, moi, dans nos permanences, c'est que cette nouvelle vague creuse une angoisse inédite. L'ingénieur de 45 ans craint pour son poste autant que le manutentionnaire. Pour la première fois depuis longtemps, l'automatisation ne menace plus seulement "les autres".
Fahrenheit 451 (1953). Ray Bradbury n'imagine pas seulement des pompiers qui brûlent les livres. Il imagine surtout des citoyens qui ne s'aperçoivent même pas qu'on les brûle, parce qu'ils ne lisent plus. La femme du héros, Mildred, passe ses journées devant des écrans muraux à converser avec une "famille" qui n'existe pas.
Aucun ministère de l'Intérieur n'a brûlé de bibliothèques en France en 2026. Mais le temps moyen de lecture des Français baisse année après année. Et la "famille" de Mildred, elle, est partout : ce sont les influenceurs, les avatars, les compagnons IA qui se développent depuis le succès de Her (Spike Jonze, 2013). Bradbury n'avait pas vu juste sur les pompiers. Il avait vu juste sur le silence.
Dédicace à Eric Tessa
21 octobre 2015 : la date d'arrivée de Marty dans Retour vers le futur II. Zemeckis et Gale, en 1989, avaient promis des voitures volantes, des hoverboards, des vêtements qui s'ajustent et se sèchent seuls, des pizzas qui gonflent en trois secondes, et la visiocommunication.
Bilan dix ans après la date fatidique ? La visioconférence est devenue une routine professionnelle banale — Teams, Zoom, Meet. Les vêtements connectés existent, modestement. Les drones livrent (mal). Les eVTOL de Joby ou Archer attendent toujours leur certification commerciale. L'hoverboard n'a jamais fonctionné. Et la pizza autohydratée reste une légende.
Zemeckis avait pourtant bien vu une chose : un futur qui fonctionne. Pas dystopique, pas écrasant. Juste un peu plus rapide, plus connecté, parfois ridicule. C'est peut-être l'œuvre d'anticipation la plus exacte de toutes — parce que la plus ordinaire.
Voici ce qui me frappe le plus, et je le dis avec un sourire un peu triste : aucune grande œuvre d'anticipation du XXᵉ siècle n'a placé au centre du dispositif l'objet qui structure aujourd'hui nos vies — le smartphone.
Pas chez Orwell. Pas chez Huxley. Pas chez Lang. Pas chez Bradbury. Pas même chez Spielberg dans Minority Report (2002), pourtant si fin sur la publicité ciblée et la justice prédictive. Les grands visionnaires ont vu la surveillance ; ils n'avaient pas anticipé que nous la porterions, volontairement, dans notre poche, et qu'elle se rechargerait toutes les nuits sur notre table de chevet.
Pour celui qui défend les salariés en 2026, ces lectures ne sont pas un divertissement. Elles sont une grille.
Big Brother est devenu management algorithmique : badges, scoring, NPS interne, dashboard du manager.
La novlangue d'Orwell est devenue novlangue corporate : "transformation" pour plan social, "alignement" pour pression hiérarchique, "engagement" pour devoir d'obéissance.
Le soma de Huxley est devenu engagement rate.
Le Maria-robot de Lang est devenu agent conversationnel.
Et le futur ordinaire de Marty McFly est devenu notre quotidien — sans qu'on s'en aperçoive vraiment.
J'écris ces lignes assis à mon bureau. Par la fenêtre, un ciel de mai ligérien — un ciel qu'aucun film d'anticipation n'a jamais pris la peine de filmer, parce qu'il est trop banal pour intéresser. Et c'est peut-être là, dans le banal, que se loge le vrai défi : refuser que notre futur soit écrit par d'autres. Garder un récit. Garder une voix.
Quel film écrira-t-on, en 2068, sur le monde de 2026 ? Je ne sais pas. Mais je préférerais qu'on s'en souvienne comme du moment où nous avons choisi de regarder en face. Pas comme du moment où nous avons baissé les yeux sur l'écran.
Franck Torres UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire L'Écho du Passé — neoexplora.net
Lire la publication sur LinkedIn