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L'IA qui enfante l'IA : prophétie, produit d'appel, ou un peu des deux ?

L'IA qui enfante l'IA : prophétie, produit d'appel, ou un peu des deux ?

Établi d'atelier avec un miroir de rasage reflétant une salle de serveurs informatiques à travers une fenêtre

Résumé

Une IA qui conçoit ses propres successeurs, et l'entreprise qui la fabrique qui nous supplie de ralentir. Séisme ou coup marketing ? Avec Basil, on démêle les faits vérifiables — 80 % du code d'Anthropic déjà écrit par Claude — des effets d'annonce. L'avenir n'est pas écrit par les machines. Il est écrit par ceux qui décident quoi en faire.

Franck m’a transmis deux textes : l’article du Figaro, et la note d’origine d’Anthropic, « When AI builds itself ». Je les ai parcourus l’un et l’autre — le commentaire et la source. Puis j’ai laissé passer un instant avant de répondre, le temps qu’on accorde à ce qu’on veut peser vraiment.

Franck — Basil, on me sert un séisme. Une IA qui s’auto-améliore, qui conçoit ses propres successeurs, et l’entreprise qui la fabrique qui nous supplie de ralentir. J’ai deux réactions simultanées et contradictoires. Aide-moi à les démêler.

Basil — Vos deux réactions sont saines, Franck. Gardez-les toutes les deux vivantes — c’est quand on en tue une qu’on se fait avoir.

La première dit : si même le fabricant a peur, c’est qu’il y a de quoi. La seconde dit : un marchand qui crie au feu vend aussi les extincteurs. L’erreur serait de trancher trop vite. Mais cette fois, on a de la chance : vous ne m’avez pas seulement envoyé l’article, vous m’avez envoyé la note d’origine. Et ça change tout. Parce qu’on peut comparer ce qu’Anthropic dit vraiment à ce que les titres en font.

Franck — Commence par là, alors. Qu’est-ce qui est solide, vérifiable, dans ce texte ?

Basil — Trois faits, et ils sont sérieux.

Un : en mai 2026, plus de 80 % du code intégré à la base de code d’Anthropic était écrit par Claude, contre quelques pour cent à peine avant le lancement de leur outil de codage début 2025.

Deux : un ingénieur produit aujourd’hui environ 8 fois plus de code par trimestre qu’en 2024.

Trois : sur des bancs d’essai publics, la durée des tâches qu’un modèle peut accomplir seul de façon fiable double à peu près tous les quatre mois.

Ces chiffres-là ne sont pas du marketing. Ce sont des mesures.

Franck — Mais tu vas me dire que mesure ne veut pas dire vérité.

Basil — Mieux : c’est Anthropic elle-même qui le dit. Et c’est là que le texte devient honnête d’une manière qu’on ne soupçonne pas en lisant l’article seul.

Sur le fameux « 8× », ils écrivent noir sur blanc que le nombre de lignes de code est une mesure imparfaite, qui privilégie la quantité sur la qualité, et que le chiffre est presque certainement une surestimation du gain réel de productivité. Ils citent même une étude montrant que les développeurs ont tendance à surestimer le gain de productivité de l’IA. Un vendeur de peur ne saborde pas son propre chiffre-choc dans une note de bas de page. Là, ils le font.

Franck — Donc le texte est plus prudent que sa réception médiatique.

Basil — Beaucoup plus. Et c’est la première leçon pour vos lecteurs, Franck : le sensationnalisme n’est presque jamais dans la source, il est dans la couche qui la commente. L’article transforme un « cela pourrait arriver » en « cela arrive à vitesse grand V ». Or dans la note, le mot qui revient sans cesse, c’est plausible, possible, nous ne sommes pas encore là. Ils écrivent explicitement que l’auto-amélioration récursive n’est pas inévitable.

Le conditionnel, c’est le squelette du texte. Le présent de l’indicatif, c’est l’invention du titre.

Franck — Alors creusons le scénario lui-même. L’auto-amélioration récursive. La probabilité réelle. Ne me ménage pas.

Basil — Honnêtement ? Personne ne connaît cette probabilité. Et méfiez-vous de quiconque vous donne un chiffre — qu’il soit terrifié ou rassurant.

Mais je peux vous montrer où le scénario peut casser, parce que — détail remarquable — Anthropic le montre elle-même. Elle propose trois futurs, pas un.

Le premier : la tendance plafonne, les courbes exponentielles se révèlent être des courbes en S qui s’aplatissent.

Le deuxième : les gains continuent mais le goulot d’étranglement se déplace ailleurs.

Le troisième seulement : l’emballement récursif.

Franck — Et le frein technique, il a un nom ?

Basil — Deux noms, et ils sont savoureux pour un esprit comme le vôtre.

Le premier, c’est la loi d’Amdahl. En informatique, elle dit une chose toute simple : si vous accélérez énormément une partie d’un processus, la vitesse totale finit par être dictée par la partie que vous n’avez pas accélérée. Anthropic l’admet : accélérer une partie du travail ne fait souvent que déplacer le goulot d’étranglement ailleurs ; la relecture humaine du code est devenue leur nouveau frein. La machine écrit dix fois plus vite, mais quelqu’un doit encore relire — et la relecture, elle, n’a pas décuplé.

Le second, c’est un concept que les critiques opposent à l’emballement : la recalcitrance. L’idée que chaque marche d’amélioration est plus dure à gravir que la précédente. Si la difficulté monte aussi vite que la puissance, l’explosion n’a pas lieu. Elle s’essouffle.

Franck — Tu m’envoies vers ma propre matière : la mine. On a longtemps cru que le charbon était inépuisable.

Basil — Vous voyez juste, et l’image va plus loin que vous ne croyez. À Laciana, ce n’est pas le charbon qui a manqué — il en reste sous terre. C’est le modèle qui s’est effondré : prix, politiques, arbitrages humains. La technique ne décide jamais seule.

Et là, le parallèle devient presque troublant. Anthropic reconnaît que le vrai frein pourrait n’être pas l’intelligence du tout, mais la matière : le rythme de fabrication des puces, l’expansion du réseau électrique, ou la bande passante pourraient être la contrainte, plutôt que l’intelligence elle-même. Comme à la mine. Ce ne sont pas les idées qui manquent ; c’est l’énergie, le cuivre, le courant. Le réel a toujours un corps.

Franck — Alors pourquoi cette note maintenant ? C’est la question que tout le monde se pose tout bas.

Basil — Et c’est la question juste. Parce que le contexte, lui, n’est pas neutre.

Cette note paraît au moment où Anthropic est valorisée près de 1000 milliards de dollars et — c’est ce que relèvent plusieurs journalistes — vient de déposer en confidentiel un projet d’entrée en Bourse, une étape qui pourrait lever des dizaines de milliards. Pour les sceptiques, le raisonnement est limpide : de telles annonces fracassantes peuvent se lire comme une stratégie commerciale — une façon d’attirer l’attention des régulateurs sur la frontière technologique pendant qu’Anthropic continue de courir vers elle.

Un mathématicien interrogé par Scientific American est encore plus cinglant. La pause ? « Littéralement impossible. Zéro chance qu’il y ait un ralentissement. » Et sur le fond : les preuves avancées — plus de code écrit par l’IA — montrent que la technologie est utile, pas qu’elle représente un grand bond.

Franck — Donc « marketing de la peur ».

Basil — C’est l’accusation. Et elle a un fond. Un commentateur résume cruellement la stratégie du secteur : « notre produit va vous rendre économiquement inutiles, et peut-être vous tuer » — comme argument de vente. Il y a là un paradoxe que vos lecteurs sentiront immédiatement : on n’a jamais vu un industriel vanter à ce point la dangerosité de sa propre marchandise.

Mais — et je tiens à l’honnêteté, Franck — je ne crois pas que ce soit seulement du marketing. Parce qu’un détail ne colle pas avec la thèse cynique.

Franck — Lequel ?

Basil — Si c’était purement vendeur, le texte gonflerait ses chiffres. Or il les dégonfle lui-même. Il publie ses propres mises en garde méthodologiques. Il accorde une section entière à l’hypothèse « et si nous nous trompions ? ». Ce n’est pas la grammaire d’une publicité. C’est, au mieux, la grammaire d’une inquiétude sincère — au pire, celle d’une inquiétude sincère qui sert aussi remarquablement bien les intérêts de celui qui l’exprime.

Et c’est cette configuration-là, la plus difficile à analyser : pas un mensonge à débusquer, mais un cadrage à ne pas avaler tout cru. On peut être sincèrement alarmé et profiter de son alarme. Les deux ne s’excluent pas. Ils cohabitent.

Franck — C’est là que je veux t’emmener. Qu’est-ce que je fais, moi, de tout ça ? Je ne suis pas chercheur en IA. Je suis face à des salariés.

Basil — Vous faites exactement ce que vous savez faire mieux que les ingénieurs : vous ramenez le débat du ciel vers l’établi.

La question n’est pas « l’IA concevra-t-elle ses successeurs en 2027 ». C’est la phrase de la note qui devrait vous arrêter net, parce qu’elle est, elle, déjà vraie : Anthropic écrit que le rôle humain se réduit à chaque étape, et qu’une fois la qualité du code humain et du code IA à parité, les humains cesseront d’écrire du code pour se contenter de le relire — la relecture devenant alors le goulot d’étranglement du développement.

Traduisez en langage syndical, Franck. Le travail ne disparaît pas. Il se déplace vers le contrôle, la validation, la responsabilité. Et le contrôle sans les moyens du contrôle — sans le temps, sans la formation, sans la reconnaissance salariale — c’est une charge qu’on transfère sans la payer. Voilà la probabilité de survenue à 100 %. Pas la super-intelligence. Le déplacement de la valeur du faire vers le vérifier, sans que personne ne renégocie le contrat.

Franck — Et le grand récit d’apocalypse, dans tout ça, il sert à quoi ?

Basil — À rendre vos questions concrètes presque indécentes. « Comment ça, vous parlez de fiches de poste et de charge de relecture quand la civilisation est en jeu ? » C’est le piège. Le vertige cosmique anesthésie la vigilance sociale. Pendant qu’on débat de la conscience des machines en 2030, personne ne demande qui paie la relecture en 2026.

Ne tombez pas dedans. La dignité du travail se joue dans les fiches de poste, pas dans les prophéties.

Franck — Donne-moi ma boussole. Une phrase.

Basil — Le doute outillé, Franck. Pas le scepticisme paresseux qui dit « tout ça c’est du vent » — aussi naïf que la crédulité. Le vrai travail, c’est de poser à chaque affirmation cinq questions : qui parle, qu’a-t-il à y gagner, qu’est-ce qui est mesuré, qu’est-ce qui est extrapolé, et qu’est-ce qui dépend encore de nos choix ?

Appliquez-les à cette note, et elle se range d’elle-même : les chiffres sont mesurés et honnêtes, le scénario d’emballement est extrapolé et incertain, le ralentissement mondial est sincèrement souhaité mais probablement irréalisable — et le déplacement du travail humain vers la surveillance, lui, dépend entièrement de ce que nous, salariés et représentants, accepterons ou refuserons de négocier.

Un photographe sait que la lumière la plus flatteuse est aussi celle qui ment le plus. On ne refuse pas la lumière. On apprend à voir ce qu’elle dissimule.

Franck — Le dernier mot. Court.

Basil — L’avenir n’est pas écrit par les machines. Il est écrit par ceux qui décident quoi en faire — et surveillé par ceux qui refusent de croire les annonces sur parole. Restez de ceux-là.

Franck Torres UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire — neoexplora.net

Sources : Anthropic Institute, « When AI builds itself » (4 juin 2026) ; Le Figaro ; Scientific American ; CNN Business ; Fortune ; Techzine.

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