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Et si le syndicalisme était d'abord une affaire de transmission ?

Et si le syndicalisme était d'abord une affaire de transmission ?

Illustration façon bande dessinée d'une équipe en blouse blanche dans un atelier industriel

Résumé

Au congrès de la CFE-CGC, j'évoque mes étés d'ouvrier chez Renault, mon père à mes côtés. Un murmure parcourt la salle. Le lendemain, un message m'apprend que ce père avait coopté, sans que je le sache, l'élu qui venait de m'écouter. On ne transmet pas un syndicat comme un tract. On le transmet comme un métier — par la présence, par l'exemple. Le fil rouge ne passait pas par un secteur. Il passait par un homme.

Un murmure dans une salle de mille personnes, un message le lendemain, et soudain mon père dans la pièce. Récit d'une filiation que je ne savais pas raconter.

Le 11 juin dernier, je lisais mon discours au congrès de la CFE-CGC. Plus de mille personnes devant moi. À un moment, j'ai évoqué mes étés d'ouvrier dans les usines Renault de Choisy-le-Roi, le bruit des machines-outils, mon père à côté de moi. J'ai entendu un murmure parcourir la salle. Sur le coup, je n'ai pas compris. On croit toujours que les murmures sont pour les phrases qu'on a travaillées ; celui-là était pour un nom que je n'avais même pas prononcé.

Le lendemain, un message LinkedIn. Un élu de la métallurgie, qui m'avait écouté la veille, me demandait si j'étais de la famille d'Antoine Torres. Mon père s'appelle Antonio. Mais dans son milieu professionnel, il se fait appeler Antoine — sans doute parce qu'un prénom français s'intègre plus vite qu'un prénom d'immigré espagnol, et qu'il y a des combats qu'on choisit et d'autres qu'on s'épargne. Cet Antoine-là, mon père militant sur ses dernières années de travail, avait coopté ce futur élu à la CFE-CGC. L'homme qui me lisait sur un écran trente ans plus tard devait son engagement à un geste de mon père que je n'avais jamais connu.

J'ai mis un moment à reposer mon téléphone.

Et il y avait autre chose dans ma surprise. Je suis aujourd'hui un élu de la banque. Lui vient de la métallurgie. Entre nos deux fédérations, les ponts ne sont pas si évidents : on évolue dans des mondes qui se côtoient sans toujours se parler, des cultures professionnelles, des conventions, des réflexes différents. Que cette filiation surgisse précisément là, par-dessus la cloison qui sépare la fonderie du guichet, avait quelque chose de presque invraisemblable. Le fil rouge ne passait pas par un secteur. Il passait par un homme.

Ce que cette histoire raconte, ce n'est pas une coïncidence touchante. C'est un mécanisme. Nous sommes très nombreux à être entrés dans le syndicalisme non pas par conviction théorique, non pas après avoir lu un manifeste, mais parce que quelqu'un est venu nous chercher. Un élu de l'atelier d'à côté. Un ami de pause-café. Une personne qui, un jour, a posé la main sur une épaule et a dit : toi, tu devrais venir.

Souvent un peu au hasard. Parfois par défi — « chiche, viens voir comment ça marche de l'intérieur ». Et presque toujours au bon moment, ce moment où l'on hésite, où l'on rumine une injustice sans savoir qu'en faire, où l'on cherche un endroit pour mettre sa colère ou sa générosité.

On parle beaucoup, dans nos organisations, de stratégie d'adhésion. De campagnes, de tracts, de présence numérique. J'en produis moi-même, et je crois à leur utilité. Mais je me demande si nous n'avons pas oublié l'essentiel en route. Le tract convainc une tête. La cooptation, elle, engage une personne entière. Mon père n'a pas distribué un argumentaire à ce jeune métallurgiste : il l'a regardé, jugé capable, et invité. C'est un acte de confiance, pas de communication.

Ce que je vois, moi, c'est que nous traitons trop souvent le recrutement comme un problème de volume, alors que c'est un problème de transmission. On ne transmet pas un syndicat comme on transmet un fichier. On le transmet comme on apprend un métier à l'établi : par la présence, par l'exemple, par cette attention discrète qui repère chez l'autre quelque chose qu'il ne voit pas encore en lui-même. Mon père a passé sa vie d'ouvrier à régler des machines au millième. Il a l'œil pour la pièce qui sonne juste. Je crois qu'il a le même œil pour les gens.

Walter Benjamin écrivait que la transmission véritable n'est pas l'héritage d'un savoir, mais le don d'une expérience — quelque chose qui ne se laisse pas mettre en fiche. Le syndicalisme tient debout sur cette expérience-là, transmise de main en main, souvent à l'insu de ceux qui la reçoivent. Ce métallurgiste ignorait, en m'écrivant, qu'il bouclait une boucle commencée par un homme dont je portais le nom sans en connaître toute l'histoire.

Voilà ce qui me reste de ce congrès. Pas la tribune, pas les applaudissements. Ce murmure. La preuve que dans une salle de mille personnes, et par-dessus la frontière entre deux fédérations qui s'ignorent souvent, mon père était là, par procuration, dans la mémoire d'un autre.

Alors je propose quelque chose de simple à chacun d'entre nous. Avant la prochaine campagne, avant le prochain tract, pensez à une personne. Une seule. Quelqu'un que vous avez croisé et chez qui vous avez senti, sans bien savoir pourquoi, l'étoffe d'un élu. Allez la chercher. Posez-lui la question. Vous ne ferez pas qu'agrandir une organisation : vous prolongerez une chaîne dont vous ne connaîtrez jamais tous les maillons. C'est peut-être ça, au fond, militer — tendre la main à un futur que d'autres refermeront après nous.

Mon père s'appelle Antonio. On l'appelle Antoine. Trente ans après, son geste me cherche encore dans une salle de congrès, et franchit même les cloisons entre nos métiers. C'est la plus belle leçon de syndicalisme qu'il m'ait donnée — et il ne le sait peut-être même pas.

Franck Torres / UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire

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