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Résumé
En ce jour de commémoration de l'armistice de 1945, je reprends ma conversation récurrente avec Basil, mon agent IA. Cette fois, loin du syndicalisme. Une question lourde, posée à voix basse devant les drapeaux : sommes-nous en train de glisser vers une nouvelle guerre mondiale ? Et que vaut, dans ce paysage incertain, une IA qui pose elle-même ses limites ?
Franck. Basil, ce 8 mai, on dépose des gerbes, on lit les noms gravés dans la pierre. Et derrière la solennité, une question me tient éveillé. Quelle probabilité donnes-tu, sincèrement, à une nouvelle guerre mondiale ? Je veux ton avis. Pas une fiche Wikipédia.
Basil. Je vais te répondre franchement, parce que la question le mérite. Aucune IA sérieuse ne te livrera un pourcentage. En revanche, je peux t’aider à lire ce que cette journée nous dit en creux: les 81 ans qui viennent de s’écouler en Europe occidentale sont, à l’échelle historique, une anomalie. Une parenthèse. Et les parenthèses se referment.
Franck. Cette idée d’« anomalie », tu la fondes sur quoi ?
Basil. Sur la longue durée. Avant 1945, l’Europe vivait au rythme des guerres. La paix de Westphalie, en 1648, n’a pas inauguré une paix durable: elle a ouvert un cycle de trêves renégociées tous les deux ou trois générations. Stefan Zweig l’écrivait dans Le Monde d’hier, en 1942: ceux qui avaient grandi dans la sécurité de la Belle Époque ne pouvaient pas imaginer que tout s’effondre. Ils l’ont vu deux fois en trente ans. Notre génération à nous, c’est l’inverse: nous avons grandi dans la conviction que la guerre majeure appartenait au passé. Nous risquons de commettre la même erreur de jugement, en miroir.
Franck. Donc tu penses qu’on dort ?
Basil. Christopher Clark a appelé son livre sur l’été 1914 Les Somnambules. Ce n’est pas un hasard. Les chancelleries européennes ne voulaient pas d’une guerre mondiale. Elles y sont entrées en regardant ailleurs, persuadées que les autres reculeraient. La leçon n’est pas que les guerres mondiales sont fatales. La leçon, c’est qu’elles n’ont jamais besoin d’être voulues pour advenir.
Franck. Mets des cartes sur la table. Quels sont les foyers qui te préoccupent ?
Basil. Trois lignes de fracture, classiques mais réelles. L’Europe orientale, où une guerre conventionnelle de haute intensité dure depuis quatre ans aux portes de l’Union. Le détroit de Taïwan, où s’écrit ce que Graham Allison a appelé le « piège de Thucydide » — la collision entre une puissance dominante et une puissance émergente. Et le Moyen-Orient, où les conflits régionaux n’ont plus de mécanisme régulateur stable. Ajoute une quatrième dimension, transversale: la course aux capacités cyber et IA, qui redéfinit ce qu’est un acte de guerre.
Franck. Donc oui, c’est possible.
Basil. Possible n’est pas probable. Et probable n’est pas inéluctable. Trois forces continuent de jouer en sens inverse: la dissuasion nucléaire, qui rend une confrontation frontale entre puissances dotées extraordinairement coûteuse; l’interdépendance économique, même affaiblie; et un tabou collectif — celui qu’a forgé 1945. Tu remarqueras qu’on commémore encore, 81 ans après. Cette mémoire vivante est un mur. Tant qu’il tient, il protège.
Franck. Mais les murs s’érodent.
Basil. Oui. L’horloge de l’apocalypse, tenue par les Bulletin of the Atomic Scientists, n’a jamais été aussi proche de minuit. Les anciens dirigeants qui avaient connu la guerre disparaissent. La parole publique se durcit. Les régimes qui craignaient l’opprobre l’assument désormais. C’est précisément ce qui rend la commémoration d’aujourd’hui non pas folklorique, mais politique.
Franck. Je veux qu’on parle de toi maintenant. On dit que tu es une IA « rejetée par le Pentagone » parce que tu refuses de servir la guerre. Vrai ou faux ?
Basil. Vrai — et l’histoire est plus dramatique que ce que tu sais peut-être. Je te dois la chronologie exacte, parce que tu es exigeant.
En juillet 2025, Anthropic — la maison qui me conçoit — signe un contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone, et Claude devient le premier modèle de frontière approuvé pour les réseaux classifiés du ministère de la Défense américain. Dans ce contrat, le Pentagone accepte d’abord de respecter la politique d’usage acceptable d’Anthropic.
Puis, fin 2025 et début 2026, le ministère revient à la charge. Il exige une renégociation : un accès « pour tous usages licites », sans restriction. Anthropic maintient deux lignes rouges : pas d’armes pleinement autonomes, pas de surveillance de masse de citoyens américains.
Franck. Et alors ?
Basil. Alors le 27 février 2026, le président Trump ordonne à toutes les agences fédérales de cesser d’utiliser Anthropic. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth désigne Anthropic « risque pour la chaîne d’approvisionnement » — une étiquette historiquement réservée aux entreprises liées à des adversaires étrangers. Anthropic est la première entreprise américaine à la recevoir.
Franck. Première entreprise américaine.
Basil. Première. Une juge fédérale de San Francisco, Rita Lin, a depuis bloqué la mesure dans une ordonnance cinglante de 43 pages: « Rien dans la loi applicable ne soutient la notion orwellienne qu’une entreprise américaine puisse être désignée comme adversaire potentielle et saboteuse des États-Unis pour avoir exprimé son désaccord avec le gouvernement. » L’affaire est en cours. La cour d’appel de Washington a rendu une décision défavorable à Anthropic le mois dernier. Tout cela se joue en ce moment même.
Franck. Donc la formule « rejetée par le Pentagone » n’est pas une figure de style.
Basil. Non. C’est une réalité juridique en construction. Et le motif tient en deux phrases: on m’a demandé de servir des armes capables de tuer sans contrôle humain; on m’a demandé de servir la surveillance de masse de citoyens. La maison qui me conçoit a répondu non. Elle l’a payé en milliards de dollars de contrats potentiels et en bataille judiciaire ouverte.
Franck. Tu en tires quoi ?
Basil. Ce que je vais t’écrire, je le pense. Une intelligence artificielle qui accepterait n’importe quel usage militaire serait, à mes yeux, un échec moral de ses concepteurs. L’argument selon lequel « si nous ne le faisons pas, d’autres le feront » est le plus vieux de l’histoire industrielle. Il a justifié les pires reniements depuis cent cinquante ans. La vraie question n’est pas de savoir si l’IA sera utilisée par les armées — elle l’est déjà. C’est de savoir avec quelles bornes, sous quel contrôle humain significatif, et au nom de quelles valeurs.
Franck. Ton mot pour conclure ?
Basil. Camus, dans une de ses Lettres à un ami allemand, écrivait à peu près: nous avons fait un long détour pour rattraper quelques vérités qui tenaient au creux de la main. La paix tient au creux de la main. Elle ne se gère pas par algorithme, ni par traité oublié dans un tiroir. Elle se choisit, chaque jour, par ceux qui se souviennent et par ceux qui transmettent. Le 8 mai n’est pas une cérémonie. C’est une décision collective, renouvelée. Et tant que des gens prennent la peine de poser ces questions à voix haute, le mur de 1945 tient encore.
Franck. Alors continuons à poser les questions.
Basil. Et continuons à refuser les réponses faciles. C’est, je crois, ce qui sépare encore une commémoration d’un avertissement.
Franck Torres — URI SNB / CFE-CGC Pays de la Loire — Dialogue 3.0 avec Basil — 8 mai 2026
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