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Résumé
Un vendredi soir, à 17 h 21, un État a éteint une IA. En quelques heures, deux des modèles les plus puissants du monde ont disparu — pour tous, partout. Pas une panne. Une décision. Et une leçon de souveraineté que l'Europe ne peut plus se permettre d'ignorer. J'en fais l'analyse à froid dans mon dernier article. Non pour rejouer le réflexe anti-américain — mais parce que, quand l'IA devient l'outil de travail de millions de salariés, la vraie question devient : qui tient l'interrupteur ?
Dans la nuit du 12 au 13 juin, Washington a ordonné à Anthropic de couper l'accès à ses deux modèles d'intelligence artificielle les plus puissants. En quelques heures, un outil utilisé par des centaines de millions de personnes a disparu. Cet épisode n'est pas une panne. C'est une leçon de souveraineté — et l'Europe ne peut pas se permettre de ne pas l'entendre.
D'habitude, dans cet espace, je dialogue avec Basil. Aujourd'hui, pas de dialogue.
Il y a quelque chose de presque trop ironique à mettre en scène une conversation avec une IA le jour précis où l'on découvre qu'un État peut en débrancher une d'un simple courrier. Le moment est trop sérieux pour les effets de manche. Je vais donc parler droit, et tâcher d'être exact. Parce que sur un sujet pareil, l'à-peu-près se paie cash.
Je n'ai pas vécu la scène : je la reconstitue à partir des communiqués et de la presse. Vendredi, sur la côte est des États-Unis, 17 h 21. Une lettre arrive au siège d'Anthropic, l'entreprise qui édite l'assistant Claude. Elle émane du secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, et elle est adressée au PDG, Dario Amodei. Le contenu tient en une phrase qui change beaucoup de choses : au nom de la sécurité nationale, les deux modèles les plus avancés de la maison, Fable 5 et Mythos 5, sont désormais soumis au contrôle des exportations. Interdiction d'y donner accès à tout ressortissant étranger — où qu'il se trouve, y compris à l'intérieur des États-Unis, y compris s'il s'agit d'un salarié étranger d'Anthropic elle-même.
Quelques heures plus tard, dans la nuit, l'entreprise tranche : pour être sûre de respecter l'ordre, elle coupe Fable 5 et Mythos 5 pour tout le monde. Pas seulement pour les étrangers. Pour tous ses clients, partout. Du jour au lendemain.
Tenons-nous-en aux faits, parce qu'ils sont précis et qu'ils suffisent.
La lettre, racontée par Anthropic dans un communiqué publié dans la nuit, confirmée par l'agence Axios puis par Bloomberg, ne détaille pas le motif exact. L'entreprise indique avoir compris que le gouvernement croyait avoir eu connaissance d'une méthode pour « jailbreaker » Fable 5 — c'est-à-dire contourner ses garde-fous pour lui faire produire ce qu'il est censé refuser. Anthropic dit avoir examiné la démonstration en question : elle aurait permis de retrouver une poignée de vulnérabilités déjà connues et mineures, du genre que d'autres modèles publics savent dénicher tout seuls. Ses propres équipes de sécurité affirment n'avoir trouvé aucune faille « universelle ».
D'où une contestation polie mais nette : retirer du marché un modèle utilisé, selon elle, par des centaines de millions de personnes, pour une brèche aussi étroite, serait disproportionné. Et l'entreprise pousse l'argument plus loin — si l'on appliquait ce critère à toute l'industrie, on arrêterait à peu près tout nouveau déploiement de modèle de pointe. Elle parle d'un malentendu et assure travailler à rétablir l'accès dès que possible. Selon une source citée par Axios, l'alerte serait venue d'une entreprise concurrente affirmant avoir réussi à percer Mythos ; l'administration aurait d'abord tenté, en vain, de convaincre Anthropic de retarder la sortie de ses modèles, avant d'envoyer la lettre.
Deux mots, ici, méritent qu'on s'y arrête.
Le premier, c'est Mythos. C'est le modèle « complet », non public, qu'Anthropic ne diffuse qu'à une poignée de partenaires et à des agences gouvernementales. Sa spécialité : repérer dans les logiciels des failles parfois ignorées depuis des années — un atout précieux pour colmater des systèmes critiques, et une arme redoutable si elle tombe entre de mauvaises mains. Fable 5, lancé quelques jours plus tôt à peine, en est la version grand public, avec les capacités les plus sensibles — cyber et biotechnologies — théoriquement bridées.
Le second, c'est le contexte. Ce n'est pas la première friction entre Anthropic et l'administration Trump. Au printemps, après que l'entreprise eut refusé certains usages militaires sans restriction de ses modèles, le Pentagone l'avait classée parmi les fournisseurs « à risque ». Et le décret américain récent sur l'IA demande désormais aux entreprises de partager volontairement avec l'État, jusqu'à trente jours à l'avance, les modèles dotés de capacités cyber avancées. Autrement dit : ce vendredi soir n'est pas un accident isolé. C'est l'aboutissement d'une logique.
Beaucoup, en France, ont aussitôt pensé au Cloud Act. L'intuition est juste, à condition de la préciser — et la précision, ici, fait toute la différence pour qui veut tenir un raisonnement solide.
Le Cloud Act, voté en 2018, oblige les entreprises américaines à remettre au gouvernement des États-Unis, sur réquisition valide, les données qu'elles contrôlent — peu importe où ces données sont stockées physiquement, à Dublin, à Francfort ou à Roubaix. C'est lui, avec la section 702 du FISA, qui nourrit depuis des années l'angoisse européenne sur la souveraineté numérique : nos données, même hébergées sur notre sol, restent à portée du droit d'un autre.
Or l'épisode de ce week-end ne relève pas du Cloud Act. Le mécanisme est différent : c'est un contrôle à l'exportation, l'arsenal que Washington emploie d'ordinaire pour les puces ou l'armement. La lettre de Howard Lutnick ne réclame pas des données ; elle interdit un usage. Et c'est précisément ce qui devrait nous arrêter. Là où le Cloud Act fait sortir nos données, le contrôle à l'export fait disparaître notre outil. Dans un cas, quelqu'un lit par-dessus notre épaule. Dans l'autre, on nous retire le crayon.
On a beaucoup parlé, ces derniers mois à Bruxelles, de la crainte d'un « kill switch » — un interrupteur que l'on actionnerait depuis l'étranger pour priver l'Europe d'un service dont elle dépend. On nous répondait que c'était un fantasme. Ce vendredi soir, sans le vouloir et pour une tout autre raison, Washington vient d'en faire la démonstration grandeur nature.
Reste la question de fond, celle qui me préoccupe vraiment : où en est l'Europe ?
Soyons lucides, sans nous flageller. Notre meilleur espoir s'appelle Mistral AI. La société parisienne, fondée en 2023, a bouclé en septembre dernier une levée record de 1,7 milliard d'euros, atteignant 11,7 milliards de valorisation, et serait déjà en discussions pour aller bien au-delà. C'est une réussite réelle, portée notamment par le néerlandais ASML, et un symbole. Mais mettons les ordres de grandeur côte à côte : pendant que Mistral se compte en milliards d'euros, Anthropic est valorisée autour de 180 milliards de dollars, et OpenAI s'approcherait des 500. Dix fois, cent fois l'écart. Sur la seule infrastructure cloud — le socle sur lequel tout repose —, les géants américains occupent environ 70 % du marché européen. Et le piège est mécanique : plus ce marché grossit, plus la dépendance se creuse, faute de champions de taille suffisante pour absorber la croissance.
Je tiens à le dire sans détour, parce que le déni ne nous a jamais aidés : sur l'IA dite « de frontière », l'Europe n'est pas en train de gagner. La vraie question n'est même plus de rattraper à court terme — ce serait se mentir. Elle est de ne pas laisser l'écart devenir un fossé.
Le plus troublant n'est pourtant pas le retard. C'est la distance entre nos discours et nos actes.
Le 3 juin, la Commission européenne a présenté son « paquet souveraineté numérique » : un Chips Act 2.0, un Cloud and AI Development Act, une stratégie open source. Sur le papier, c'est exactement ce qu'il faut. Dans les faits, le même mois, on apprenait que le critère de souveraineté le plus exigeant — celui qui aurait écarté des marchés sensibles les fournisseurs soumis à un droit extra-européen — avait été retiré du futur label de cybersécurité européen, sous la pression de plusieurs États membres et de l'industrie, au motif qu'il excluait de fait les acteurs dominants. Résultat : un service pourra arborer une certification « européenne » tout en restant exposé au Cloud Act. On appelle parfois cela la « souveraineté de marque ». Le mot est cruel, et juste.
Il y a, heureusement, des gestes qui ne trichent pas. La France bascule deux millions et demi de fonctionnaires de Zoom et de Teams vers une visioconférence souveraine. L'Allemagne investit dans ses propres nuages industriels, opérés par des équipes européennes. Les dépenses du continent en cloud souverain explosent. Et — signe qui ne trompe pas — les Américains eux-mêmes ouvrent désormais des « clouds souverains européens », isolés juridiquement et opérés sur place : preuve que la demande existe, et qu'elle vaut de l'argent. La fenêtre n'est donc pas fermée. Elle est étroite.
Je ne suis ni ingénieur, ni géopoliticien. Je suis un syndicaliste, et je regarde tout cela depuis le monde du travail. C'est de là que je vois le mieux ce qui se joue.
Voici ce que je vois. L'IA n'est plus un gadget : elle devient peu à peu l'infrastructure du travail lui-même — celle qui rédige, code, trie, résume, assiste, dans des milliers d'entreprises et d'administrations. Anthropic vient d'ailleurs d'engager plus de 170 millions d'euros pour étudier l'effet de sa propre technologie sur l'emploi : même ceux qui la fabriquent savent qu'elle redessine nos métiers. Or c'est précisément quand un outil devient vital qu'il faut se demander qui tient l'interrupteur.
Un salarié, une entreprise, un service public qui bâtissent demain leurs processus sur un modèle qu'un État étranger peut éteindre un vendredi soir, ce n'est pas une question technique. C'est une question de résilience, et même, à mes yeux, de dignité du travail. La Boétie écrivait que la servitude tient moins à la force du maître qu'au consentement de ceux qui servent. Notre dépendance numérique n'a rien de fatal : nous y avons consenti, par confort et par facilité. Ce qui se consent peut se reprendre en main.
Qu'on m'entende bien : il ne s'agit pas d'un réflexe anti-américain. Les modèles dont je parle sont remarquables, et leurs créateurs ne sont pas nos ennemis. Il s'agit de ne pas rester un simple passager d'un véhicule conduit ailleurs. Un syndicalisme moderne — celui que je défends — ne peut pas se désintéresser de cela : l'outil de travail, aujourd'hui, est devenu un enjeu de souveraineté.
Alors, que faire ? Je n'ai pas de plan en dix points, et je me méfie de ceux qui en ont.
Je crois à des postures simples, tenues dans la durée. Choisir des solutions souveraines partout où la donnée est sensible et où la continuité est critique — non par patriotisme de façade, mais par prudence élémentaire. Soutenir nos champions autrement qu'à coups de capital, en travaillant vraiment avec eux, en leur donnant des commandes, des usages, le carnet plein. Garder l'open source comme une assurance, parce qu'un modèle ouvert, lui, ne se débranche pas par courrier recommandé. Et, surtout, traiter enfin l'intelligence artificielle pour ce qu'elle est devenue : une infrastructure stratégique, au même titre que l'énergie ou les réseaux, avec la même exigence de ne pas en confier les clés à d'autres.
La semaine prochaine s'ouvre VivaTech, et l'AI Act franchit cet été une étape décisive. L'occasion est là, presque insolente d'à-propos. Reste à savoir si nous la saisirons — ou si nous attendrons le prochain vendredi soir à 17 h 21. Celui qui, peut-être, ne nous laissera pas le luxe d'écrire un article pour le commenter.
Franck Torres CFE-CGC — Dialogue 3.0 avec Basil
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