Syndicaction
Résumé
Samedi 17 octobre, une story Instagram a envahi les fils en quelques minutes. Derrière ce jeu anodin, l'économie des données, les dark patterns et la question de ce qu'on laisse filer sans y penser.
Le constat
Samedi 17 octobre, en quelques minutes, la même story a envahi mon fil : « Ouvre les musiques Instagram, la 6ᵉ chanson est la bande-son de ta vie ». Des dizaines de profils, beaucoup de jeunes. Aucun lien piégé, aucune donnée demandée. Un jeu.
Un jeu qui ne coûte rien à celui qui joue et rapporte à quelqu’un. Meta a réalisé 200,97 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 22 %. Et comme le rappelle le laboratoire d’innovation de la CNIL, une large part des revenus des plateformes « gratuites » provient de la collecte et de l’analyse de nos données.
Le coup de gueule
Ce qui me révolte, ce n’est pas la chaîne. C’est ce qu’elle banalise.
Chez Seurat, un point de couleur n’est rien. Dix mille points font un tableau. Un goût musical, une humeur, une réaction : un point chacun. Des millions de points font un portrait, et ce portrait se vend.
Voici comment on nous fait livrer ces points en 2026.
Le design qui pousse. La CNIL décrit des interfaces conçues pour influencer le consentement et pousser à partager plus de données que nécessaire. Le Comité européen de la protection des données en distingue six familles : surcharge, détournement de l’attention, pilotage émotionnel, obstruction, incohérence et opacité. Un bouton « Accepter » en grand, un « Refuser » caché, un message culpabilisant. Une étude menée avec la CNIL a montré l’effet de ces choix de design sur les taux de consentement.
Nos biais, retournés contre nous. Le conformisme (« tout le monde le fait »), la gratification immédiate, la peur de rater quelque chose, la case pré-cochée que personne ne décoche, la fatigue de décision qui fait cliquer « tout accepter ». Ces designs s’appuient généralement sur les biais cognitifs. Notre chaîne musicale coche trois cases : l’appartenance, le jeu et la preuve sociale.
Les traceurs sans trace. Le fingerprinting identifie un internaute à partir des caractéristiques techniques de son navigateur, et le blocage des cookies n’y change rien. Les pixels espions, eux, sont une méthode de traçage alternative aux cookies.
L’identifiant publicitaire et la géolocalisation. En 2022, la CNIL a examiné un échantillon commercial de données de géolocalisation liées à près de 5 millions d’identifiants publicitaires de smartphones, présenté comme anonymisé.
L’IA qui apprend de nous. Dès fin mai 2025, Meta a annoncé exploiter par défaut les publications publiques des adultes européens, ainsi que les échanges avec son assistant IA, quel que soit l’âge, sauf opposition. Une cour d’appel allemande, saisie en référé, a jugé cela légal même sans consentement. La Quadrature du Net conteste l’impossibilité de retirer rétroactivement les données déjà absorbées par les modèles.
La gratuité n’existe pas.
Elle a un tarif, et il est affiché. En France, Meta proposait le choix entre un accès gratuit contre l’exploitation de ses données à des fins publicitaires, ou un abonnement à partir de 7,99 € par mois (tarif annoncé en 2025). La Commission européenne a jugé que ce « payer ou consentir » forçait la main des utilisateurs, d’où une amende de 200 millions d’euros. En décembre 2025, Meta s’est engagé à proposer des publicités moins personnalisées sans abonnement. Bruxelles n’a pas clos le dossier.
Ce « gratuit » se paie en attention, en traces, en porosité. La vie privée n’est pas un interrupteur qu’on éteint un jour. C’est une paroi qui devient poreuse, une story après l’autre.
Même la loi ne suffit pas. Adoptée le 21 juillet 2026, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été censurée le 14 août par le Conseil constitutionnel. Il y voit une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression des jeunes et s’inquiète pour la vie privée d’un contrôle d’âge imposé à tous. Interdire ne suffira de toute façon pas : on ne protège pas un enfant d’un outil qu’on ne lui a jamais expliqué.
Et cette incompréhension, c’est la nôtre, adultes, éducateurs, représentants du personnel.
Les propositions
À l’école, pourquoi pas une heure dédiée ? L’éducation aux médias est aujourd’hui transversale et interdisciplinaire, donc diluée entre toutes les matières. Une heure identifiée et régulière, de l’école au lycée, pourrait aborder l’économie des données, les dark patterns, les traces et le droit d’opposition. Un projet de programme d’éducation aux médias pour le cycle 4, datant de juin 2025, en parle déjà. Il pourrait aller plus loin. Le test « Apparences trompeuses » de la CNIL offre un point de départ prêt à l’emploi.
En famille, avec eux plutôt que derrière eux. S’intéresser à ce que nos enfants laissent échapper n’est pas de l’intrusion, c’est de la protection. On pourrait régler ensemble les paramètres, parler de ce qu’on publie, et se poser la question : « Qui gagne si ça circule ? »
Dans l’entreprise. Et si l’hygiène numérique était traitée comme la sécurité au travail, en commençant par les apprentis et les jeunes embauchés ? Les données RH et les outils d’IA mériteraient aussi leur place à la table des négociations. Tous les parents sont des salariés : ce qu’ils apprennent au bureau, ils le rapportent à la maison.
Quatre réflexes à essayer. Refuser par défaut. Vérifier les paramètres de personnalisation. Utiliser le droit d’opposition à l’entraînement des IA. Se demander d’où vient ce qu’on s’apprête à relayer.
Ouverture
Avez-vous vu passer cette chaîne ? L’avez-vous relayée ? Racontez-moi, sans jugement, et retrouvez mes chroniques sur www.neoexplora.net.
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