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Résumé
Strasbourg, 10-11 juin. 1 200 visages sur des fauteuils violets. Des élus venus de toutes les fédérations, chacun lesté de ses combats et de ses convictions. Et pourtant : le départ d'un président iconique salué ensemble, une nouvelle équipe élue dans un même élan, les polémiques tues, les différences mises de côté. Un congrès, c'est une pose longue — mille trajectoires séparées qui finissent par se déposer sur la même image.
Il y a des lieux où l'on entre en tant qu'individu et d'où l'on ressort transformé par quelque chose de plus grand que soi. L'auditorium Schweitzer du Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg, ces 10 et 11 juin, fut l'un d'eux.
J'ai longtemps cru que le congrès était une mécanique. Des rapports, des votes, des résolutions, une logistique millimétrée. On arrive avec son mandat, on défend sa motion, on repart avec un compte rendu. Une affaire d'organisation, presque administrative.
Je me trompais.
Ce que j'ai vécu à Strasbourg ne ressemblait pas à une mécanique. Cela ressemblait davantage à une respiration collective, lente, profonde, traversée de moments où chacun cessait d'être tout à fait lui-même pour devenir un fragment d'autre chose.
Ce que révèle une assemblée
Imaginez l'auditorium. Les fauteuils violets montent en gradins, serrés, et sur chacun d'eux un visage. Des femmes, des hommes, venus de partout. Des fédérations de la métallurgie, de la santé, de l'énergie, de la chimie, de la banque, de la fonction publique. Des cadres du privé, des agents du public, des techniciens, des ingénieurs. Des gens qui, la veille encore, géraient une section, défendaient un dossier, affrontaient une direction quelque part en France.
Chacun arrive lesté de son histoire. De ses combats locaux, de ses frustrations, parfois de ses rancœurs. Personne n'est neutre dans une salle pareille. C'est précisément cela qui rend la suite frappante.
Et il y a cette couleur, partout, qui enveloppe la salle. Le violet n'est ni le rouge d'un camp ni le bleu d'un autre. Il est leur mélange, la teinte de ce qui refuse de trancher, de ce qui tient ensemble des contraires. Je n'y avais pas songé en entrant. J'y ai pensé en sortant.
Le temps de pose
En photographie, il existe un geste que les amateurs de Leica connaissent bien : la pose longue. On ouvre l'obturateur, et l'on attend. Pendant ces secondes où le capteur reste exposé, mille variations de lumière, mille mouvements épars viennent se déposer sur la même image. Ce qui était dispersé dans le temps finit par se fondre en une seule empreinte, plus dense, plus vraie que n'importe quel instantané.
Un congrès est cette pose longue. Des mois de campagne, des tensions, des trajectoires séparées qui, lentement, se déposent les unes sur les autres jusqu'à former une image commune. On ne la voit pas se faire. On la découvre développée, à la fin.
Trois cercles concentriques
Cette unité ne s'est pas faite d'un coup. Elle s'est construite par cercles, comme l'onde qui s'élargit quand la pierre touche l'eau.
Le premier cercle, ce fut la fédération. Dès le premier jour, chacun s'est rangé sous son étendard. Le banquier retrouvait le banquier, le métallurgiste le métallurgiste. On se reconnaissait, on se comptait, on mesurait sa force. Le réflexe d'appartenance, celui qui nous attache à notre section comme on s'attache à une maison.
Le deuxième cercle, plus large, fut celui des fédérations entre elles. Le moment où l'on cesse de se regarder soi pour regarder dans la même direction. Ce basculement s'est cristallisé autour d'un homme.
Saluer celui qui s'en va
François Hommeril quittait la présidence de la confédération après dix années. Et là, quelque chose s'est produit que je n'oublierai pas.
Les applaudissements n'avaient rien de protocolaire. Ils montaient des gradins comme une vague, fédération après fédération, dépassant vite les appartenances. On ne saluait pas seulement un président, ni l'homme de la Chimie devenu la voix de tout l'encadrement. On saluait une certaine idée de l'engagement, une parole qui avait porté la nôtre quand il fallait tenir face aux pouvoirs. Les divergences de la veille s'effaçaient devant la reconnaissance.
J'ai pensé à cette phrase de Camus, qui écrivait que la vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent. Hommeril partait, mais l'hommage n'était pas tourné vers le passé. Il scellait quelque chose pour ceux qui restaient.
L'épreuve d'une campagne
Il faut dire ce qui précède ces instants. Un congrès comme celui-ci n'arrive pas de nulle part. Il est le point d'orgue d'une campagne longue, parfois éprouvante, faite de tensions, de positionnements, de nuits courtes et de doutes.
J'en sais quelque chose. Quand on s'engage dans une candidature, quand on porte un projet collectif, on traverse des semaines où l'on se demande si l'effort en vaut la peine, si l'unité affichée résistera aux ambitions particulières. On apprend à connaître ses propres limites autant que celles des autres.
Et puis vient le moment du vote.
L'élection comme communion
Le troisième cercle, le plus vaste, fut celui de l'élection de la nouvelle équipe confédérale. C'est là que j'ai compris ce que veut dire ce mot que j'hésite encore à employer tant il est galvaudé : communion.
Au moment de choisir celles et ceux qui porteraient la confédération pour les années à venir, j'ai vu les polémiques se taire. Les sensibilités, les histoires anciennes, les petites blessures d'appareil, tout cela s'est mis en retrait. Non par discipline imposée, mais par une forme de lucidité partagée. Chacun comprenait que l'enjeu dépassait sa personne.
Un seul but. Un seul projet. Avancer ensemble.
Ce n'était pas l'effacement des individus au sens où on les aurait niés. C'était leur transcendance. Chacun restait pleinement lui-même, avec son parcours et ses convictions, mais consentait librement à les mettre au service d'un dessein commun. La nuance est capitale. Le collectif n'écrase pas quand il est choisi. Il élève.
Ce que je vois, moi
Je suis revenu de Strasbourg avec une conviction que je veux partager ici, au-delà de ma propre fédération, parce qu'elle concerne tout le monde du travail.
On nous répète que l'époque est à l'individualisme. Que chacun défend son pré carré, que la solidarité s'effrite, que le « nous » a cédé devant le « je ». Et c'est vrai, souvent, dans nos entreprises, dans nos rapports quotidiens.
Mais ce que j'ai vu sur ces sièges violets raconte autre chose. Cela raconte que l'individu n'est jamais aussi grand que lorsqu'il accepte de n'être qu'une voix dans un chœur. Que l'on ne se diminue pas en s'unissant, on se déploie. Le syndicalisme que j'appelle de mes vœux n'est pas celui de l'ego triomphant, technophile et solitaire. C'est un syndicalisme qui sait que la force d'agir naît de l'ensemble.
Strasbourg m'a rappelé que le collectif n'est pas la somme des individus. Il est ce qui les dépasse, cet instant rare où des trajectoires séparées finissent par se déposer sur la même image et composent, ensemble, quelque chose qui a du sens.
Reste une question, que je laisse ouverte. Ce qui fut possible le temps d'un congrès, sous les ors d'un palais, comment le faire vivre ensuite, dans nos sections, dans nos négociations, dans la grisaille des lundis ? Comment transformer la communion d'un instant en pratique durable ?
Je n'ai pas la réponse. Mais je crois qu'elle commence par le souvenir de ces sièges violets, et par la volonté de ne pas le laisser s'éteindre.
Franck Torres UR SNB-CFE-CGC Pays de la Loire
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