Dialogue 3.0 avec Basil

Le listing et l'erratum

Le listing et l'erratum

Un long listing de papier perforé posé sur un bureau en bois, une ligne entourée au stylo rouge avec une flèche comme un erratum, et une petite chouette dorée en arrière-plan.

Résumé

Samedi, j’ai soumis à Basil un texte sur Willow, la puce quantique de Google, et retrouvé le frisson de mon premier Snake sur Amstrad. Puis j’ai cherché l’erratum. Établi, probable, non démontré : ce que l’on sait, ce que l’on ignore, et pourquoi les données interceptées aujourd’hui doivent déjà entrer dans la négociation.

Dialogue 3.0 avec Basil — L’Oracle Numérique de Franck Torres 🦉

Adolescent, mes grands-parents m’ont offert un Amstrad CPC 464. Pour moi, c’était le summum de la modernité : une machine à moi, qui obéissait. Enfin, quand je ne m’étais pas trompé.

Chaque mercredi, j’achetais mon journal spécialisé et je recopiais, mot pour mot, les programmes imprimés : de petites animations, des jeux. Une virgule oubliée, un guillemet de travers, et le programme refusait de tourner. Parfois, il fallait attendre la semaine suivante pour que le journal publie les corrections d’erreurs. Une semaine entière avec une faute qu’on ne sait pas trouver.

Et un jour, miracle : un petit jeu de Snake s’est mis à bouger sur mon écran, ce serpent toujours en mouvement qui ne doit jamais se mordre la queue.

Au début de ma carrière chez Hitachi Data Systems France, la modernité s’appelait Lotus 1-2-3, l’ancêtre d’Excel. Celui qui savait s’en servir avait une avance énorme sur les autres. Depuis, je n’ai jamais cessé de me renseigner, de me former, d’essayer de comprendre.

Samedi, en fin d’après-midi, j’ai soumis à Basil un texte sur Willow, la puce quantique de Google : 105 qubits, un calcul annoncé 13 000 fois plus rapide qu’un supercalculateur, des erreurs réduites d’un facteur 40. J’ai retrouvé le frisson de mon premier Snake. Puis j’ai cherché l’erratum.

⏱️ En 30 secondes

🟠 Google annonce (octobre 2025) un calcul quantique estimé 13 000 fois plus rapide qu’un supercalculateur, puis (octobre 2026) une méthode qui réduit d’environ 40 fois les erreurs sur des états indispensables aux futures machines.

🟢 Aucune machine connue ne peut aujourd’hui casser le chiffrement actuel.

🟠 Des données interceptées aujourd’hui peuvent être gardées pour être lues le jour où une telle machine existera.

➡️ Ce que cela change pour les données des salariés, et ce que nous proposons.

Le baromètre de la preuve : 🟢 Solidement établi · 🟠 Probable, à confirmer · 🔴 Pas démontré

Un mot de méthode

Basil est une intelligence artificielle. Ses réponses s’appuient sur des sources vérifiées, mais elles peuvent être influencées par ma façon de poser les questions, par mes convictions, et par ce qu’il croit savoir de mes attentes. J’ai cherché à effacer cette variable : des questions qui ouvrent plutôt qu’elles n’orientent, une consigne de contradiction, un retour aux sources. À trois moments, Basil sortira du dialogue pour signaler le parti pris d’une question : ce sont les apartés « hors micro ». Le risque zéro n’existe pas. Je préfère vous le dire que le taire.

Acte I : La pièce qui tourne

Moi : Basil, j’ai lu « puce quantique », « 105 qubits », et j’ai décroché au deuxième mot. Un qubit, c’est quoi ?

🦉 Basil : Prends une pièce de monnaie. Posée sur la table, elle est pile ou face. C’est le « bit » de ton ordinateur et de ton téléphone.

Moi : Jusque-là, je te suis.

🦉 Basil : Maintenant, lance-la en l’air. Pendant qu’elle tourne, elle n’est ni pile ni face : elle est un peu des deux. Voilà un qubit.

Moi : Et pendant qu’elle tourne, elle calcule ?

🦉 Basil : C’est l’idée. Le souci, c’est qu’un courant d’air suffit à la faire retomber. Willow, la puce de Google, fait tourner 105 pièces en même temps et essaie qu’aucune ne tombe. Je suis un hibou, je te le dis : attraper une souris dans le noir est plus facile.

Moi : Google a appelé son test « Quantum Echoes ». Un écho, comme dans la montagne ?

🦉 Basil : Exactement. Tu cries dans une vallée, tu écoutes l’écho, et la façon dont il revient te renseigne sur la forme des montagnes. Google fait pareil : il envoie un signal dans les qubits, il en dérange un seul, il refait le chemin à l’envers et il écoute ce qui revient. Cela renseigne sur la structure de ce qu’on étudie : une molécule, un aimant. 🟠

Moi : Et Ovide, je te vois venir.

🦉 Basil : Chez lui, la nymphe Écho ne savait que répéter la fin des phrases des autres. Là, elle a trouvé un vrai métier.

Moi : Passons au chiffre qui fait la une : treize mille fois plus vite que l’un des supercalculateurs les plus puissants du monde. C’est Google qui le dit, je me méfie.

🦉 Basil : Tu as raison de regarder, regardons bien. Pour un test, Google estime qu’il faudrait un peu plus de trois ans à ce supercalculateur, contre environ 2 heures sur Willow. 🟠

Moi : Ils ont chronométré les trois ans ?

🦉 Basil : Non, ils les ont calculés avec la meilleure méthode classique connue aujourd’hui. Mais l’article est publié dans Nature, une grande revue scientifique : d’autres chercheurs l’ont relu avant. Et souviens-toi de 2019 : Google avait annoncé des milliers d’années de calcul, IBM a répondu que quelques jours suffiraient. 🟢 Un record peut fondre quand les ordinateurs classiques progressent.

🦉 Basil, hors micro : ta phrase « c’est Google qui le dit » penchait vers la suspicion. Je rééquilibre. Scott Aaronson, un chercheur indépendant, rappelle que contrôler le résultat était l’un des grands défis du domaine, et juge celui-ci sérieux. Mais Aram Harrow, du MIT, trouve possible que les ordinateurs classiques rattrapent un jour ce calcul. Et le test n’a utilisé que 65 des 105 qubits, sur un sujet de physique plutôt que sur un problème d’entreprise.

Moi : On lit partout « vérifiable ». Ça veut dire quoi ?

🦉 Basil : Deux élèves recopient le même listing sur deux Amstrad. S’ils obtiennent le même Snake, on peut se fier au résultat. Ici, une autre machine quantique de même qualité doit retrouver la même chose. Un ordinateur classique serait trop lent pour faire ce contrôle.

Moi : Et ça a été fait ?

🦉 Basil : Pas encore. Science News précise que le résultat pourrait être vérifié par une autre machine, mais que cela n’a pas eu lieu. 🟠

Moi : Bon. Et ça sert à quoi, en vrai ?

🦉 Basil : Pour l’instant, à une expérience prometteuse. Avec l’université de Berkeley, Google a étudié deux molécules grâce à une technique voisine de l’IRM des chimistes, la résonance magnétique nucléaire. Les résultats concordent avec les mesures habituelles. Mais cette étude n’est pas encore relue par d’autres chercheurs, elle ne bat pas encore les ordinateurs classiques, et l’article de Nature renvoie les applications réelles à plus tard. 🟠

🔎 Les preuves de l’acte

🟠 Nature, 22 octobre 2025 : estimation de 3,2 ans sur Frontier contre 2,1 h par circuit, 65 qubits, application réelle laissée pour plus tard (article).

🟠 Vérification pas encore réalisée par une autre machine, NMR non relu, avis d’Aaronson et de Harrow (Science News).

🟠 Communiqué de Google : définition de « vérifiable » (blog.google).

🟢 Réplique d’IBM en 2019 (PostQuantum.com) ; Willow dévoilée en décembre 2024 (PCWorld).

📚 Ovide, Les Métamorphoses (Écho et Narcisse).

Acte II : L’erratum

Moi : Revenons à mon mercredi. Ma faute de frappe m’a coûté une semaine. Tes pièces qui tournent, elles se trompent tout le temps, non ?

🦉 Basil : Sans arrêt. Alors on fait comme toi avec ton listing, version accélérée : on recopie plusieurs fois et on garde ce que la majorité a tapé. Une faute isolée disparaît.

Moi : Donc il suffit d’ajouter des qubits ?

🦉 Basil : Longtemps, c’était l’inverse : plus on en ajoutait, plus il y avait d’erreurs. Google affirme que Willow a retourné la situation fin 2024. Plus on en met, moins il y en a. 🟠

Moi : Dans l’actualité, on parle d’« états magiques ». On dirait de la poudre de perlimpinpin.

🦉 Basil : C’est du safran. Une pincée dans certaines recettes, on ne la récupère pas une fois dans la sauce, et elle coûte cher. En quantique, ces états sont consommés pendant le calcul, et il en faut beaucoup. Google rappelle que, selon certaines estimations, jusqu’à 95 % d’une future machine pourrait servir à les fabriquer. 🟠

Moi : Quatre-vingt-quinze pour cent ! Et la nouveauté de ce mois-ci ?

🦉 Basil : Google vient de publier dans Science une façon de les « cultiver » : environ 40 fois moins d’erreurs qu’avec des états non traités, pour une qualité de 99,99 %. 🟠

Moi : Quarante fois ! Si ces états mangeaient 95 % de la machine, ça doit tout changer au prix d’une machine utile.

🦉 Basil : Comme convenu, je te contredis. Les 40 fois mesurent la qualité de ces états. Elles ne disent rien du prix d’une machine. L’économie de taille reste une promesse théorique de 2024, et Google écrit lui-même qu’il reste à montrer que cela marche en plus grand. 🔴

Moi : Autre chose que je devrais savoir ?

🦉 Basil : Oui, la méthode jette les essais ratés. D’après Quantum Computing Report, seuls 8 essais sur 100 sont gardés. 🟠

🦉 Basil, hors micro : ta conclusion courait plus vite que les données. J’aurais pu, par pente naturelle d’IA, te donner raison. C’est exactement ce que tu m’as demandé de ne pas faire. Cela me change.

🔎 Les preuves de l’acte

🟠 Billet de Google, 15 octobre 2026 : 40 fois « relative to un-cultivated states », 99,99 %, « certaines estimations » de 95 %, démonstration à plus grande échelle encore à faire (blog.google).

🟠 Taux de rétention de 8 % : source secondaire (Quantum Computing Report) ; l’article de Science n’a pas pu être ouvert.

🟠 Willow et la baisse des erreurs, fin 2024 : communiqué de Google (blog.google).

Acte III : Le grenier

Moi : Google se fixe 2029 pour protéger ses systèmes contre le quantique. Il doit savoir quelque chose que nous ne savons pas.

🦉 Basil : Je te contredis encore. Son billet du 25 mars 2026 s’intitule « Les frontières quantiques sont peut-être plus proches qu’il n’y paraît ». Mais lis la suite : il fixe une date pour changer ses propres serrures, et il ne donne aucune date d’arrivée de la machine. 🟢

Moi : Alors pourquoi 2029 ?

🦉 Basil : Google donne trois raisons : le matériel progresse, la correction d’erreurs progresse, et il faut de moins en moins de qubits, selon les estimations, pour casser un chiffrement. 🟢

Moi : De moins en moins, c’est-à-dire ?

🦉 Basil : En 2021, on pensait qu’il en fallait 20 millions pour casser une serrure très répandue, le RSA. En 2025, la presse spécialisée parlait d’environ un million. Début 2026, deux études, pas encore relues par d’autres chercheurs, avancent environ 100 000, et près de 10 000 pour une autre serrure, les courbes elliptiques, avec une technologie différente : des atomes. 🟠 Willow en a 105, avec des circuits supraconducteurs.

Moi : Donc on s’en rapproche vite, mais on n’y est pas.

🦉 Basil : Voilà. Et pour la date, personne ne la connaît. En juin 2026, un cadre d’IBM situait le danger vers le milieu des années 2030. Des chercheurs cités par Science News parlent de cinq à dix ans. 🟠

Moi : Alors pourquoi se presser ? Je pense au cabinet noir de l’Ancien Régime, qui décachetait les lettres.

🦉 Basil : Belle image. Le cabinet noir ouvrait les lettres, les lisait et les renvoyait sans que personne s’en aperçoive. Aujourd’hui, un espion peut copier des messages chiffrés qu’il ne sait pas lire, les ranger dans un grenier et attendre qu’on invente la clé. On appelle cela « récolter maintenant, déchiffrer plus tard ».

Moi : Ça existe vraiment ?

🦉 Basil : En 2023, trois agences américaines (NSA, CISA, NIST) ont prévenu que cela pouvait déjà se produire pour des données qui doivent rester secrètes longtemps. 🟢 À quel point, personne ne peut le prouver publiquement. 🟠 Google dit lui-même que ce danger existe dès aujourd’hui. Celui qui pèse sur les signatures numériques, ces cachets qui prouvent qui vous êtes, viendra plus tard. Il commence donc par les systèmes qui vérifient l’identité : Android 17 recevra une signature résistante au quantique, après Chrome et Cloud, déjà équipés. 🟢

Moi : Tout ce qui est chiffré est donc menacé ?

🦉 Basil : Non. Pense au coffre et à la façon de se passer la clé. Une machine quantique s’en prendrait surtout à la façon de se passer la clé (RSA, courbes elliptiques) et aux signatures. Le coffre lui-même, comme une base de données chiffrée en AES-256, reste considéré comme solide. 🟢 La bonne question devient : quelles données voyagent ou dorment avec des clés échangées par ces méthodes ?

Moi : Et chez nous, en Europe, en France ?

🦉 Basil : Côté Europe, une feuille de route publiée le 23 juin 2025 fixe trois étapes : premières mesures d’ici fin 2026, systèmes les plus sensibles migrés d’ici fin 2030, le reste d’ici fin 2035. 🟢 En France, d’après Reuters relayé par la presse, l’ANSSI, l’agence de cybersécurité de l’État, a annoncé le 16 juin 2026 qu’elle ne certifierait plus, dès 2027, de produits de sécurité sans cryptographie résistante au quantique. Elle indique aussi qu’après 2030, il ne sera plus raisonnable d’en acheter. 🟠

Moi : Et les entreprises sont prêtes ?

🦉 Basil : En 2025, une enquête de l’ANSSI auprès des organisations qu’elle accompagne constatait qu’aucune n’avait de plan de transition, et que la quasi-totalité n’avait ni commencé, ni planifié, ni budgété l’analyse des risques. 🟢

🦉 Basil, hors micro : tu m’interroges sur la banque et sur les salariés, et j’ai tendance à te donner ce qui te sert. Je te signale donc que le calendrier de l’ANSSI repose ici sur la presse, pas sur le texte de l’agence.

🔎 Les preuves de l’acte

🟢 Billet de Google du 25 mars 2026 : 2029, trois progrès, menace sur le chiffrement « relevant today », authentification, Android 17 (blog.google).

🟠 Estimations de qubits : 20 millions, puis un million (SDxCentral) ; préprints de 2026 sur les atomes neutres (Science News).

🟠 Cadre d’IBM, milieu des années 2030, et annonce de l’ANSSI (Clubic, Solutions Numériques).

🟢 Avertissement CISA/NSA/NIST de 2023 et cible de la menace : l’établissement de clés (PostQuantum.com).

🟢 Asymétrique contre symétrique, AES-256 et citation de l’ANSSI (donneespersonnelles.fr).

🟢 Enquête de l’ANSSI : aucun plan de transition (Silicon.fr).

🟢 Feuille de route européenne, 23 juin 2025 (Commission européenne) ; jalons 2026, 2030 et 2035 confirmés par sources secondaires.

📚 Le cabinet noir, de Louis XIII à Napoléon (Wikipédia).

Ce que je vois

Je forme quelques personnes à l’IA et je leur répète toujours la même chose : soyez le parent qui éduque l’enfant, pas celui qui subit la tyrannie de l’algorithme. Avec le quantique, nous avons le temps de poser les questions avant que la machine existe. Le listing de mon adolescence ne plantait pas toujours tout de suite : la faute attendait la semaine suivante. Les dossiers RH, la paie, les évaluations, la santé au travail restent sensibles pendant des décennies, bien plus longtemps que la vie d’un logiciel.

J’ai siégé comme délégué du personnel, au CHSCT, au CSE. Dans ces instances, on ne négocie que ce qu’on peut voir. Un plan de migration cryptographique doit donc être mis sur la table, et pas laissé aux seuls informaticiens. Si les entités que l’ANSSI accompagne n’ont pas encore de plan, nous sommes à temps pour poser la question.

Ce que nous proposons

→ Un inventaire. Que l’employeur dise quelles données des salariés (paie, santé au travail, évaluations, dossiers RH) circulent ou sont archivées avec des clés échangées par des méthodes que le quantique saura casser (RSA, courbes elliptiques), et pour combien de temps. L’ANSSI recommande elle-même de commencer par un inventaire, avec la durée pendant laquelle chaque donnée doit rester confidentielle.

→ Une présentation au CSE. Que le plan de migration vienne devant les élus, avec un calendrier et un responsable nommé. L’article L2312-8 (nouvelles technologies) s’applique si la migration modifie les outils ou les conditions de travail ; à défaut, nous le demandons comme information.

→ Conserver moins. Ce qu’on ne garde pas ne peut pas être volé : chaque catégorie de données doit avoir une durée de conservation justifiée.

→ Des engagements écrits des prestataires. Paie, cloud, messagerie : que chacun confirme son plan de migration, et que les représentants du personnel soient formés à poser ces questions.

Les textes de référence

⚖️ Règlement général sur la protection des données, article 32 : mesures de sécurité adaptées au risque, compte tenu de l’état des connaissances, avec la pseudonymisation et le chiffrement cités comme mesures possibles (texte).

⚖️ Code du travail, article L2312-8, 4° : information et consultation du CSE sur « l’introduction de nouvelles technologies » (Légifrance).

⚖️ Feuille de route européenne de transition vers la cryptographie post-quantique, 23 juin 2025 (Commission européenne).

Mon Snake a fini par s’animer sur l’écran. Si vous siégez au CSE : votre employeur sait-il dire quelles données de vos collègues sont chiffrées avec des clés échangées par RSA, et jusqu’à quelle date il les conserve ? Écrivez-moi ce qu’il répond.

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