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La planche-contact

La planche-contact

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Résumé

J'ai rouvert quatre ans d'écriture avant la rentrée. Deux cent cinquante textes, exportés d'un bloc, rangés par ordre alphabétique — la façon la plus absurde et la plus honnête de relire une vie. En argentique, on appelle ça une planche-contact : toute la pellicule tirée sur une seule feuille, les ratés collés aux réussites. On prend la loupe, et on cherche ce qui revient. Je pensais y trouver un bilan. J'y ai trouvé un aveu : je n'ai jamais changé de sujet. J'ai seulement changé de focale. Et ce que j'ai vu revenir sur toutes les vignettes m'a tenu éveillé une partie de la nuit.

J'ai rouvert quatre ans d'écriture avant la rentrée. Je pensais y trouver un bilan. J'y ai trouvé un aveu.

C'était un soir d'août, il faisait encore chaud, et j'ai ouvert un dossier sur mon ordinateur sans vraiment savoir pourquoi. Tous mes articles depuis 2024, exportés d'un bloc. Deux cent cinquante fichiers rangés par ordre alphabétique, ce qui est la façon la plus absurde et la plus honnête de relire une vie.

En argentique, on appelle ça une planche-contact. On tire toute la pellicule sur une seule feuille, sans choisir, sans corriger, sans rien sauver. Les ratés collés aux réussites. Puis on prend la loupe, et on cherche ce qui revient.

J'ai pris la loupe. Et j'ai passé une partie de la nuit dessus.

Ce que j'ai vu d'abord, c'est le changement de voix. En 2024, j'observe. Culture d'entreprise, confiance, reconnaissance : je décris le système de l'extérieur, avec la distance polie de celui qui commente. Les textes sont justes. Je n'y suis pas.

Et puis janvier 2025, le premier numéro de Syndicaction, et je bascule. Je cesse de décrire pour prendre position. « J'accuse ». « Lettre du front syndical ». Le « je » n'est plus un narrateur, il devient une partie prenante, avec ce que ça coûte. On me l'a fait remarquer, à l'époque, sur un ton qui n'était pas toujours amical. Je n'ai pas reculé.

L'année suivante, je m'outille. Gandhi, Confucius, Épicure, Popper et son paradoxe de la tolérance, Overton et sa fenêtre, Asch et son expérience sur le conformisme. Je ne convoque pas l'Histoire pour l'ornement : je fabrique une boîte à outils. Un salarié qui comprend le mécanisme d'Asch comprend enfin pourquoi personne n'a rien dit, l'autre jour, en réunion — et pourquoi lui non plus.

Puis 2026. Basil arrive en avril, ce dialogue avec une machine qui me renvoie mes propres questions en plus net. Strasbourg en juin, et un mandat national sur l'intelligence artificielle. Le sujet cesse d'être un thème parmi d'autres. Il devient le terrain.

Voilà pour la chronologie. Mais ce n'est pas ça qui m'a tenu éveillé.

🔍 Ce qui m'a tenu éveillé, c'est de voir remonter trois choses que je n'avais jamais décidées.

La première, c'est que je n'écris jamais depuis la théorie. J'écris toujours depuis le point exact où quelqu'un risque de se faire broyer. Le harcèlement, la peur qui s'installe, l'encadrant qui craque, le travail que personne ne voit. C'est ma focale. Je n'en ai pas d'autre, et j'ai arrêté d'essayer d'en changer.

La deuxième, c'est que je n'ai jamais théorisé la révolte bruyante. « Le pas de côté ». « Le pouvoir de dire non ». « Le courage tranquille de ceux qui restent à la table ». Ce qui m'intéresse, c'est celui qui tient sans crier. Peut-être parce que je viens de gens qui n'avaient pas le luxe de crier.

La troisième, justement, c'est celle-là. Les mines de Galice et des Asturies, Pozo María, l'écho des houillères, sept générations. Cette matière-là affleure sous le vernis professionnel à intervalles réguliers sans que je la convoque. Elle décide toute seule quand elle remonte. Je crois maintenant qu'elle est le sujet, et que le reste est le prétexte.

Parce que ces trois fils n'en font qu'un, et il m'aura fallu deux cent cinquante textes pour l'écrire clairement : ce qui coûte au corps et ne se voit pas. La poussière d'hier, la charge mentale d'aujourd'hui, le paramètre de demain. Même combat, autre silice.

Alors je vais vous dire ce qui m'inquiète, pour cette rentrée, et ce n'est pas ce qu'on attend de moi.

Ce n'est pas que l'intelligence artificielle supprime des postes. Ça, c'est un débat que nous savons mener, chiffres en main, autour d'une table, et nous le mènerons. Ce qui m'inquiète, c'est qu'elle rende ces trois fils invisibles. Qu'un système fixe la charge, le rythme, l'évaluation — et que plus personne ne puisse désigner la main qui a serré la vis. On ne négocie pas avec un résultat de calcul. On ne pousse pas un coup de gueule contre une pondération.

Notre travail, dans les mois qui viennent, sera exactement celui du photographe devant sa planche-contact : rendre visible ce qui était latent. Exiger que les critères s'affichent. Que les paramètres se discutent. Que quelqu'un, quelque part, signe la décision de son nom.

C'est moins spectaculaire qu'une grève. C'est infiniment plus décisif.

Il y a autre chose, que je n'aurais pas écrit il y a deux ans. Je suis devenu grand-père cette année. Ça déplace le regard d'une manière que je n'avais pas anticipée. On cesse d'écrire pour le trimestre en cours. On se met à écrire pour quelqu'un qui lira peut-être, dans très longtemps, et qui se demandera ce que nous avons fait pendant que tout basculait.

Voilà, au fond, ce que quatre ans de textes m'ont appris : je n'ai jamais changé de sujet. J'ai seulement changé de focale.

La rentrée arrive. J'ai la pellicule vierge et l'envie intacte.

Et vous ? Si vous rouvriez vos quatre dernières années — vos réunions, vos combats, vos silences, surtout vos silences — qu'est-ce qui reviendrait, malgré vous, sur toutes les vignettes ? Dites-le-moi en commentaire. J'ai vraiment envie de le savoir.

La suite sur www.neoexplora.net

Franck Torres

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