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Résumé
De Montréal à Copenhague, une réflexion sur la confiance au travail et le risque d’une intelligence artificielle devenue outil de contrôle.
Je rentre de deux déplacements, Montréal puis Copenhague. Rien d’exotique : des trottoirs, des feux rouges, des gens qui rentrent chez eux. Et pourtant, un soir, en remontant une rue vide vers mon hôtel, je me suis surpris à faire quelque chose d’inhabituel : rien. Je ne me suis pas retourné. Je n’ai pas changé de trottoir. Je n’ai pas accéléré.
Ce geste que je ne faisais pas, je l’ai reconnu à son absence. Il m’habite à Paris. Il m’habite parfois à Nantes.
Je me méfie de moi-même en écrivant cela. Le voyageur est un mauvais témoin : il arrive reposé, il ne paie pas le loyer, il ne connaît ni les files d’attente ni les fins de mois de ceux qu’il croise. Mon prisme était tronqué, et je n’écris pas ici une comparaison politique — je n’en ai ni le mandat ni le goût.
Mais quelques jours plus tard, mon fils m’a raconté une histoire minuscule. Il vit à Montréal depuis sept ans. Il avait oublié son téléphone sur le toit de sa voiture, garée dans la rue. Il est remonté chez lui. Quand il est redescendu, le téléphone était là.
Ce que nous croyons des autres
Ce n’est pas une différence de peuple. C’est une différence de croyance, et elle se mesure. En Suède, au Danemark et en Norvège, 81 % des portefeuilles perdus sont rendus à leur propriétaire, contre 47 % en moyenne dans le reste du monde. Mais le résultat le plus troublant est ailleurs : partout, les gens sous-estiment massivement la bonté de leurs semblables.
Nous ne sommes pas moins honnêtes que les autres. Nous nous croyons moins honnêtes. Ce n’est pas la même maladie, et ce n’est pas le même remède.
Ce qu’est la confiance, exactement
Georg Simmel définissait la confiance comme un état intermédiaire entre le savoir et l’ignorance. Celui qui sait tout n’en a pas besoin. Celui qui ne sait rien ne le peut pas. La confiance commence exactement là où s’arrête la preuve.
Exiger la preuve de ce qu’on voudrait pouvoir croire, ce n’est pas sécuriser la confiance, c’est l’abolir. Un dispositif qui établit avec certitude que le salarié a travaillé ne produit pas de la confiance : il la rend inutile, donc impossible.
Pourquoi nos entreprises n’y arrivent pas
À Copenhague, je parlais d’intelligence artificielle avec une cheffe d’entreprise. J’évoquais l’IA comme outil de contrôle potentiel. Elle m’a regardé avec une perplexité sincère : « Mais pourquoi contrôler les salariés, si on leur fait confiance ? » Je n’ai rien eu à répondre.
Le contrôle n’est jamais une conséquence de l’outil : c’est une anthropologie qui précède l’outil et qui se sert de lui. Dans nos entreprises, la charge de la preuve pèse sur le salarié. C’est à lui de prouver en continu qu’il travaille, qu’il est connecté, qu’il mérite, qu’il n’abuse pas.
Un quart des lieux de travail européens utilisent déjà des algorithmes ou l’IA pour automatiser des décisions traditionnellement prises par des managers. Or, quasiment aucun lien statistique n’a été établi entre la surveillance au travail et la productivité. Ce qui est démontré, en revanche, c’est le stress et le sentiment d’intrusion qu’elle induit.
Ce que ça change pour vous
Retournez la charge de la preuve. Face à un nouvel outil, la question n’est pas « qu’ai-je à cacher ? » mais « quelle défaillance avérée ce dispositif corrige-t-il ? ».
Distinguez mesurer et surveiller. Mesurer une activité collective pour l’organiser est légitime. Tracer un individu en continu pour l’évaluer ne l’est pas.
Exigez la finalité écrite. Tout traitement doit être déclaré, proportionné, et faire l’objet d’une information-consultation du CSE.
Surveillez le glissement du langage. Le jour où votre travail est davantage décrit par des indicateurs que par une conversation, ce n’est pas un progrès de pilotage. C’est un transfert de la confiance vers la preuve.
Ma position
On ne décrète pas la confiance dans une charte : on l’organise. Et parfois on l’organise en renonçant délibérément à des moyens de contrôle qu’on aurait pourtant le droit d’utiliser. Le vrai courage managérial, aujourd’hui, c’est de ne pas installer ce que la technologie permet.
À la CFE-CGC, notre exigence sur l’IA au travail tient en trois lignes : transparence des finalités, interdiction du scoring individuel de performance, négociation de l’autonomie comme un droit opposable.
L’IA peut nous rendre du temps, de la marge, du sens. Elle peut aussi devenir la plus fine des laisses — si fine qu’on cessera de la sentir. C’est précisément ce qui m’inquiète.
Et vous, à quoi ressemblerait votre semaine si l’on cessait de vous demander de prouver que vous faites bien votre travail ? Écrivez-moi, je lis tout.
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