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Et si tous les syndicalistes du monde se tenaient par la main

Et si tous les syndicalistes du monde se tenaient par la main

Deux hommes en manteau attendant sous la pluie devant l'entrée d'un site industriel, mallettes au sol

Résumé

Devant la porte d'un site, sous la pluie, un délégué d'une autre organisation attend à mes côtés. On ne se connaît pas. Trois minutes de silence. Puis une phrase, presque toujours la même : « De toute façon, on est dans la même… » À force de nous diviser, nous finissons par oublier ce que nous avons en partage. Et ce que nous avons en partage, c'est peut-être tout ce qu'il nous reste pour durer.

Derrière ce titre d'enfance, une question d'adulte : à force de nous diviser, nous finissons par oublier ce que nous avons en partage. Et ce que nous avons en partage, c'est peut-être tout ce qu'il nous reste pour durer.

Il m'arrive régulièrement, devant la porte d'un site, d'attendre qu'on m'ouvre. Il pleut parfois, et il y a souvent, à côté de moi, un délégué d'une autre organisation. On ne se connaît pas. Trois minutes de silence. Et puis presque toujours, une phrase glissée, à peu près la même : « De toute façon, on est dans la même galère, hein. » Je souris à chaque fois. Parce que c'est vrai. Et parce qu'en dix mots, ce délégué que je ne reverrai peut-être jamais a dit ce que beaucoup d'entre nous mettent une vie entière à reconnaître.

Le luxe de la division

Notre paysage syndical est l'un des plus fragmentés d'Europe. Cinq confédérations représentatives au niveau national, des dizaines d'organisations autonomes, des sigles que même les salariés peinent à distinguer¹. Chacun campe sur son histoire, ses traditions, ses fiertés — et c'est légitime, car ces histoires sont belles.

Mais soyons honnêtes : cette division est devenue un luxe. Un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Pendant que nous discutons de nos différences, le rapport de force, lui, se déplace. Pas dans notre sens.

Ce qui nous rassemble vraiment

Quand je regarde un délégué FO, un militant CFDT, un camarade CGT, une élue UNSA, qu'est-ce que je vois ? Je vois quelqu'un qui, comme moi, a accepté de prendre sur sa vie, sur sa famille, sur sa carrière, pour défendre des collègues. Quelqu'un qui sait ce qu'est un dimanche soir passé à préparer un CSE. Quelqu'un qui a déjà eu peur en entrant dans le bureau d'un DRH.

Cette expérience-là est commune. Elle ne porte pas de drapeau. Elle porte un visage : celui de la fatigue, de la conviction, et parfois du doute.

La tentation de la pureté

Le piège, c'est la pureté. C'est croire que notre maison est la seule à savoir tenir bon. C'est l'idée que les autres ont transigé, vendu, lâché. Cette tentation est ancienne — elle traverse toute l'histoire du mouvement ouvrier français. De la scission de Tours en 1920² au foisonnement contemporain, nous avons toujours trouvé d'excellentes raisons de nous diviser plutôt que de nous additionner.

Et nous avons toujours payé le prix de ces divisions au moment où il fallait peser.

Respecter ce que l'on n'épouse pas

Je ne dis pas qu'il faut tout confondre. Je suis CFE-CGC, profondément, par conviction et par engagement. Je crois à la spécificité de la représentation de l'encadrement, à la fonction-cadre comme charnière sociale. Mes camarades d'autres confédérations ne partagent pas toujours cette analyse — et c'est très bien ainsi.

Respecter une différence, ce n'est pas l'effacer. C'est reconnaître qu'elle existe, qu'elle dit quelque chose de vrai sur le monde du travail, et qu'elle peut coexister avec la mienne sans que l'une annule l'autre. Une famille n'est pas une équipe de clones. Une coalition non plus.

Ce que je vois, moi

Ce que je vois, moi, c'est que dans les entreprises où les organisations syndicales se parlent — vraiment, hors caméras, hors postures — les salariés vont mieux. Pas parce que les syndicats sont d'accord sur tout. Ils ne le seront jamais. Mais parce qu'ils savent se coordonner sur l'essentiel.

Une alerte santé-sécurité ne porte pas d'étiquette. Un licenciement abusif ne se conteste pas mieux en solo qu'à plusieurs. Un plan de réorganisation ne s'audite jamais autant que lorsque plusieurs regards s'y posent. Et puis, plus difficile à dire : se parler, c'est se découvrir. Et se découvrir, c'est souvent comprendre qu'on avait mal compris.

Tenir la main sans confondre

Tenir la main de l'autre, ce n'est pas se dissoudre en lui. C'est avoir le tact de comprendre qu'à certains moments, sur certains dossiers, on a plus à gagner ensemble qu'à se faire trébucher. Et l'intelligence d'admettre que l'unité de circonstance n'est jamais une trahison de l'identité.

Cela demande du calme. De la patience. Une capacité à laisser le silence faire son travail dans les réunions. À écouter avant de répondre. À supposer, au moins comme hypothèse de travail, la bonne foi de celui qui n'a pas notre couleur.

Une question de survie

Je veux être franc : ce n'est pas seulement une affaire d'efficacité, c'est une affaire de survie. Le taux de syndicalisation en France est l'un des plus bas d'Europe — autour de 10% globalement, sous la barre des 8% dans le secteur privé³. La conscience collective se fragmente. L'individualisation des parcours, la sophistication des outils de management, les algorithmes qui s'invitent dans les décisions RH — tout cela attaque silencieusement le terreau dans lequel nous puisons depuis cent cinquante ans.

Pendant ce temps, nous, syndicats, continuons parfois à débattre du sexe des anges entre nous. Nous n'avons plus ce luxe-là.

Une proposition, pas une conclusion

Alors je propose ceci, simplement. À la prochaine occasion où vous croisez un militant d'une autre organisation, ne commencez pas par ce qui vous oppose. Commencez par lui demander comment ça se passe chez lui. Comment vont ses élus. Quelles sont ses victoires récentes, ses inquiétudes du moment. Quelle est cette galère qu'il porte aujourd'hui.

Vous serez peut-être surpris. Surpris de ressemblances que vous ne soupçonniez pas. Surpris d'apprendre quelque chose. Surpris, parfois, de trouver un allié là où vous attendiez un adversaire.

Et un jour, peut-être, nous nous tiendrons par la main. Pas tous les jours. Pas sur tout. Mais quand il le faudra. Sur l'essentiel. Pour ceux qui comptent sur nous, et qui ne portent, eux, aucun drapeau.

Franck Torres Président de l'URI SNB-CFE-CGC Pays de la Loire www.neoexplora.net

¹ La représentativité syndicale au niveau national interprofessionnel est mesurée tous les quatre ans par le Ministère du Travail sur la base des audiences électorales (élections CSE, scrutin TPE, chambres d'agriculture). ² Congrès de Tours, décembre 1920 : scission de la SFIO et naissance du PCF, événement matriciel de la fragmentation idéologique du mouvement social français. Voir notamment les travaux d'Antoine Prost, Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky sur l'histoire du syndicalisme français. ³ DARES, La syndicalisation en France , dernières publications. La France figure en queue de peloton européen en taux d'adhésion, tout en conservant l'un des taux de couverture conventionnelle les plus élevés grâce au mécanisme d'extension des conventions collectives.

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