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Résumé
J'ai longtemps cru que la lucidité suffisait à changer le réel. C'était une erreur de jeunesse — et probablement la plus coûteuse que l'on puisse commettre quand on prétend défendre des collectifs de travail. Nous sommes piégés, collectivement, dans une asymétrie de position : voir venir comme Cassandre, sans jamais être crus, ou pousser le rocher comme Sisyphe, sans jamais atteindre le sommet. Entre les deux, il y a pourtant un choix à faire — chaque jour.
J'ai longtemps cru que la lucidité suffisait à changer le réel.
C'était une erreur de jeunesse — et probablement la plus coûteuse que l'on puisse commettre quand on prétend défendre des collectifs de travail.
Nous sommes piégés, collectivement, dans une asymétrie de l'action que nos organisations reproduisent sans jamais l'interroger. D'un côté, nous célébrons la figure romantique du lanceur d'alerte — ce prophète foudroyé qui pointe l'iceberg depuis le pont. De l'autre, nous glorifions le gestionnaire de crise — ce technicien de l'urgence qui écope l'eau dans la cale avec un courage aveugle et admirable, mais aveugle.
À force d'observer la mécanique intime de nos organisations — du secteur privé jusqu'aux arcanes de la fonction publique territoriale —, une certitude s'est pourtant imposée à moi avec la brutalité des évidences tardives : l'un et l'autre, pris isolément, sont des agents de l'impuissance.
Le syndicalisme qui veut survivre à sa propre obsolescence ne peut plus se permettre ce luxe de la spécialisation. Il doit comprendre pourquoi ces deux modèles, chacun à leur manière, ont failli.
◆ Premier modèle : la vigie pétrifiée
Dénoncer sans agir relève de l'incantation.
Le lanceur d'alerte s'épuise dans la démonstration du pire. Il a raison sur tout — sur les dérives algorithmiques imposées aux cadres, sur la déshumanisation silencieuse des processus RH, sur la progression inexorable des risques psychosociaux dans les open spaces de la modernité. Sa vérité est inattaquable.
Mais cette vérité, désincarnée de toute ingénierie sociale, finit invariablement par devenir un bruit de fond pour des comités de direction immunisés contre la culpabilité. Avoir raison trop tôt, et n'avoir que des mots pour le prouver, c'est s'assurer de finir marginalisé — respecté en privé, ignoré en séance.
Cassandre avait raison sur Troie. Troie a brûlé quand même.
✦ Deuxième modèle : l'urgence perpétuelle
À l'inverse, vouloir éteindre les incendies sans interroger les départs de feu est une forme de lâcheté intellectuelle — douce, bien intentionnée, mais réelle.
Le gestionnaire de crise court après un temps qui lui échappe structurellement. Il sauve les meubles, préserve l'apparence de la continuité, négocie des délais sur des ruptures conventionnelles collectives et des aménagements de poste. C'est un travail nécessaire. Mais s'il devient l'alpha et l'oméga de notre action syndicale, il garantit surtout la reproduction du désastre.
C'est le mythe de Sisyphe appliqué au management contemporain : on remonte le rocher de la productivité sans jamais contester la pente. Chaque plan social succède à celui qui le précède. Chaque réorganisation engendre la suivante. Et nous sommes là, en bas de la colline, à tendre la main aux salariés qui dégringolent.
▸ La synthèse opératoire : devenir architectes de la contrainte
Dans La Peste, Camus nous enseigne quelque chose d'essentiel que nos formations syndicales n'enseignent pas assez : la révolte n'est valide que si elle allie la conscience morale de celui qui observe à l'action méthodique de celui qui soigne. Rieux ne crie pas contre le choléra. Il soigne, il documente, il organise — tout en sachant pertinemment ce qu'il combat et pourquoi.
Il en va de même pour la défense de nos collectifs de travail.
Le nouveau paradigme d'action ne réside ni dans le tract vengeur distribué en entrée de site, ni dans la cogestion docile d'un plan de sauvegarde préparé sans nous. Il exige quelque chose de plus difficile et de plus exigeant : devenir des architectes de la contrainte.
Cela signifie capter l'alerte — qu'il s'agisse de la dérive d'un outil algorithmique imposé aux cadres, de la perte de sens d'un agent public territorial ou de l'érosion silencieuse d'une classification professionnelle — pour la traduire immédiatement en contre-modèle. Ne jamais présenter un diagnostic sans la posologie de rupture qui l'accompagne. Ne jamais dénoncer une trajectoire sans proposer l'itinéraire alternatif, chiffré, argumenté, défendable en commission.
Ce n'est pas de l'idéalisme. C'est de la technicité syndicale à l'état pur.
Ce que cela implique concrètement
Nous n'avons plus le temps d'être d'élégants Cassandre ou des pompiers épuisés.
Il faut exiger le droit de redessiner les plans de l'édifice avant qu'il ne brûle — et avoir la compétence requise pour couler le béton. Cela suppose de maîtriser les outils de l'analyse économique, de comprendre les logiques de transformation digitale, de lire un bilan social avec la même aisance que l'on décrypte un accord de branche.
La défense des salariés au XXIe siècle ne se joue plus seulement dans la salle de négociation. Elle se joue en amont, dans la capacité à peser sur les décisions avant qu'elles ne soient irréversibles.
Entre le confort de la critique stérile et l'épuisement de la réparation permanente, une question s'impose — à vous, à moi, à chacun d'entre nous :
Quelle compétence immédiate êtes-vous prêts à mobiliser pour enfin peser sur la trajectoire de vos organisations ?
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