Toutes les newsletters

NEWSLETTER · EN QUELQUES LIGNES

De la "symétrie des attentions" à la dictature du ratio : autopsie d'une dépossession

De la "symétrie des attentions" à la dictature du ratio : autopsie d'une dépossession

Illustration montrant une équipe bienveillante d'un côté et des écrans de tableaux financiers de l'autre, séparés par une main pointant un engrenage brisé

Résumé

Il y a à peine une décennie, le monde de l'entreprise semblait traverser une véritable Renaissance humaniste. Des comités de direction aux plateaux ouverts, un nouveau paradigme s'imposait : l'humain devait être le moteur de la performance. Aujourd'hui, cette « illusion lyrique » s'est fracassée contre le mur d'une orthodoxie financière d'une froideur inédite. Autopsie d'une dépossession — celle du sens, avant celle du poste.

Il y a à peine une décennie, le monde de l'entreprise semblait traverser une véritable Renaissance humaniste. Des comités de direction aux plateaux ouverts, un nouveau paradigme s'imposait : l'humain devait être le moteur de la performance. Aujourd'hui, cette "illusion lyrique" s'est fracassée contre le mur d'une orthodoxie financière d'une froideur implacable. Comment nos grandes entreprises ont-elles pu balayer si rapidement des années d'investissements dans le bien-être au profit exclusif d'une optimisation comptable ? Et surtout, quelle part de notre âme collective avons-nous laissée dans cette régression ?

I — L'âge d'or du management par le sens : ce que nous tenions entre nos mains

Pour comprendre l'ampleur de la rupture, il faut mesurer ce qui avait été bâti. Les années 2010 ont été marquées par la diffusion de la théorie de la "symétrie des attentions" : l'idée, popularisée par des penseurs du management comme Vineet Nayar (Employees First, Customers Second), qu'une entreprise ne peut durablement satisfaire ses clients si elle maltraite ses salariés.

Durant cette période, l'entreprise a tenté de réconcilier le capital et le travail par le biais du sens :

La sanctuarisation du temps d'échange : Les groupes de travail, les démarches de co-construction et l'écoute active n'étaient pas que des postures. Ils offraient ce que le psychologue du travail Yves Clot appelle le "pouvoir d'agir". Le collaborateur redevenait l'artisan de son propre métier.

Le manager "jardinier" : On a massivement formé l'encadrement à delaisser le contrôle pointilleux pour l'animation d'équipe. La sécurité psychologique – ce concept conceptualisé par la chercheuse Amy Edmondson, garantissant le droit à l'erreur sans crainte de représailles – devenait un standard désirable.

Le "slack" organisationnel : L'entreprise acceptait de laisser du "jeu" dans les rouages. Ce temps non directement productif (formation, réflexion collective, respiration) était perçu comme le terreau indispensable de l'innovation et de l'intelligence collective.

Ce que nous avons perdu, ce n'est donc pas la futilité d'un management "bisounours", mais bien la dignité du travailleur considéré comme un sujet pensant, et non comme un simple objet de production.

II — Le grand basculement : le retour du dogme et la financiarisation à outrance

Puis, l'horizon s'est assombri. Sous l'effet combiné des crises systémiques, du retour de l'inflation et de la pression d'un actionnariat exigeant des rendements immédiats, le vernis a craqué. La bascule fut fulgurante.

Le lexique de l'épanouissement a été discrètement remplacé par celui de l'urgence chirurgicale : agilité (comprise comme flexibilité extrême), rationalisation, cost-killing. Le coefficient d'exploitation et la réduction des charges sont redevenus l'alpha et l'oméga de la stratégie, balayant les promesses de la Qualité de Vie au Travail.

Nous assistons en réalité au retour d'un taylorisme numérique et financier. La sociologue Danièle Linhart a remarquablement décrit ce phénomène : l'entreprise moderne prétend libérer l'individu, mais elle le soumet en réalité à des processus ultra-normés, des indicateurs de performance (KPIs) omniprésents et des reportings épuisants. Le manager, jadis censé écouter, est sommé de redescendre des fichiers Excel et de justifier chaque dixième de point d'équivalent temps plein (ETP). L'intelligence collective a été dissoute pour faire place à la froideur des cabinets de conseil en restructuration.

III — La fracture intime : le travail empêché et la crise du sens

L'impact de ce revirement ne se lit pas dans les bilans comptables, mais dans les corps et les esprits. La recherche exclusive de la baisse des coûts engendre ce que les cliniciens du travail nomment le "travail empêché" : les salariés veulent faire un travail de qualité, mais l'organisation, par manque de moyens et de temps, les en empêche.

C'est ici que naît la dissonance cognitive, source d'une profonde souffrance éthique. L'entreprise continue de clamer sa "Raison d'être" sociétale sur papier glacé, tout en appliquant sur le terrain une gestion désincarnée où l'individu n'est plus qu'une variable d'ajustement.

La perte de sens est totale :

On demande de l'engagement à des salariés que l'on précarise par des réorganisations perpétuelles.

On exige de l'innovation tout en coupant les budgets de formation et d'expérimentation.

On prône la responsabilité sociétale tout en essorant les effectifs.

Le phénomène du quiet quitting ou des démissions en cascade n'est pas le fruit d'une génération paresseuse. C'est la réponse rationnelle à un contrat social qui a été unilatéralement rompu par des directions obnubilées par le court terme.

Repenser le contrat moral

Nous sommes à la croisée des chemins. Si nos grandes entreprises persistent dans cette voie d'une optimisation aveugle, elles détruiront le moteur même de leur pérennité : l'engagement humain.

Face à cette financiarisation hors-sol, l'action syndicale moderne, forte d'une vision globale et transversale de tous les secteurs de l'économie, doit s'imposer comme le contre-pouvoir indispensable. Notre rôle est de ramener la rationalité là où le tableur a rendu aveugle. Il nous appartient de réhabiliter le temps long, de défendre l'expertise métier contre la logique purement gestionnaire, et d'exiger que l'entreprise redevienne ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une aventure humaine et collective.

Le sens ne se décrète pas dans une charte graphique. Il se vit au quotidien, dans le respect du travail bien fait.

Lire la publication sur LinkedIn