Nanterre, France

5 min de lecture

Rammstein — Le rituel ne s'use pas

Rammstein — Le rituel ne s'use pas

Un Rammstein de plus, et toujours cette sensation de marcher dans un incendie organisé. Chronique et photos depuis la fosse de l'U Arena, le 28 juin 2019.

Un Rammstein de plus, et toujours cette sensation de marcher dans un incendie organisé. Chronique et photos depuis la fosse de l'U Arena, le 28 juin 2019.

var(--variable-SDJmidINN)

Il y a une manière bien à eux de faire attendre une salle entière : dans le noir, sur une musique baroque qui n'a rien à voir avec le reste, pendant que quelque chose se prépare qu'on ne voit pas encore. Ce soir-là, à Nanterre, la promesse a été tenue.

Une arène pour un seul groupe

L'U Arena n'est pas une salle qu'on visite souvent pour un concert unique. Ce vaisseau de béton et d'acier, conçu pour le rugby et les grands raouts, se prête pourtant parfaitement à ce que Rammstein vient y déployer : deux tours d'enceintes rondes façon cibles, des bannières rouges frappées du logo du groupe qui tombent du grill comme des étendards de guerre, et au centre, une architecture de scène qui ressemble moins à un dispositif de concert qu'à une installation industrielle échappée d'un haut-fourneau. Vingt et une heures sept, l'appareil encore froid en main, je cadre cette masse avant qu'elle ne s'embrase. Elle ne va pas tarder.

Duo Játékok, ou la première partie qu'on n'attendait pas

La partie la plus inattendue de la soirée n'est pas venue de Rammstein. Elle est venue de deux pianistes. Naïri Badal et Adélaïde Panaget, réunies au sein du Duo Játékok depuis leurs dix ans passés au Conservatoire de Paris, sont d'abord des interprètes classiques — CNSM, prix Madeleine de Valmalète, un cursus de deux pianos et quatre mains dans les règles de l'art. En 2016, elles publient un disque de réarrangements pianistiques du répertoire de Rammstein ; le groupe les recontacte en mai 2019 pour les inviter en première partie de sa tournée des stades. Ce soir, elles ouvrent la soirée à quatre mains sur un clavier, seules face à une arène pleine, et referont une apparition plus tard dans le set, sur la scène secondaire, aux côtés de Till Lindemann. Une improbabilité qui, une fois vécue, paraît la chose la plus évidente du monde.

Le feu, méthodiquement

Rammstein a ceci de rare : c'est un des seuls groupes au monde où la pyrotechnie n'est jamais un argument de vente, mais une ponctuation. Chaque flamme tombe exactement là où une virgule tomberait dans une phrase bien écrite. La voiture d'enfant embrasée qui traverse la scène pendant Mein Herz brennt, ce landau de fer noirci qu'on a vu année après année et qui garde, malgré tout, sa capacité à glacer une salle entière en une poignée de secondes. Le chaudron fumant et le grand couteau de Mein Teil, Till Lindemann en toque et tablier de boucher, jouant son rôle de croque-mitaine domestique avec un sérieux presque comique. Puis, plus tard, ce canon monté sur roues que Till chevauche pour arroser la fosse d'un jet blanc pendant Pussy — la blague la plus vulgaire du répertoire, réglée avec la précision d'un numéro de cirque.

Ce que je retiens

Celui-là est l'un de mes cinq Rammstein, entre un Hellfest 2016 et les stades de la tournée européenne des années suivantes. À chaque fois, même dispositif millimétré, même sens du grotesque assumé — et pourtant, à chaque fois, la même sidération devant l'ampleur de la chose. Ce qui me frappe ce soir, ce n'est pas la démesure du feu — je la connaissais déjà — c'est ce moment fragile, au milieu du vacarme, où deux pianistes classiques rejoignent six métalleux allemands sur une passerelle et jouent Engel comme on jouerait un requiem. L'industriel et le chambriste, dans la même arène, la même seconde. C'est peut-être ça, au fond, que je viens chercher depuis 1988 : le point où deux mondes qui ne devraient jamais se croiser se croisent quand même, et que ça marche.

Setlist

U Arena (Paris La Défense Arena), Nanterre — 28 juin 2019 — Stadium Tour

Ouverture 0. Music for the Royal Fireworks (G. F. Haendel) — diffusée en intro

Set principal

  1. Was ich liebe

  2. Links 2 3 4

  3. Tattoo

  4. Sehnsucht

  5. Zeig dich

  6. Mein Herz brennt

  7. Puppe

  8. Heirate mich

  9. Diamant

  10. Deutschland (Remix by Richard Z. Kruspe) — diffusée en intro

  11. Deutschland

  12. Radio

  13. Mein Teil

  14. Du hast

  15. Sonne

  16. Ohne dich

Rappel 1 17. Engel (avec Duo Játékok, version piano sur scène secondaire) 18. Ausländer 19. Du riechst so gut 20. Pussy

Rappel 2 21. Rammstein 22. Ich will 23. Sonne (version piano, diffusée)

Première partie : Duo Játékok (piano à quatre mains).

👁️ L'Œil de l'expert

Photographier Rammstein depuis la fosse, c'est composer avec deux salles en une : de longues plages plongées dans un noir quasi total, coupées sans prévenir par des embrasements qui saturent tout en une fraction de seconde. Cette nuit-là, l'appareil a dû passer de 125 ISO en pleine gerbe de flamme à 3200 ISO dès que la lumière retombait sur un halo bleu ou violet — parfois à quelques secondes d'intervalle, sans le luxe de recadrer les réglages.

J'ai fait ce concert avec un Sony RX100 VI, un compact expert à objectif fixe 24-200 mm équivalent. Pas de reflex, pas de longue focale blanche à l'épaule : dans une fosse dense, ce format tient dans une main et permet de passer du plan large sur l'architecture de scène (24 mm) au portrait serré sur Till Lindemann à distance (200 mm) sans changer d'optique ni bousculer son voisin. La contrepartie, c'est une ouverture qui referme vite en position téléobjectif (f/4,5) : sur les plans les plus sombres, il a fallu pousser la sensibilité et accepter le grain plutôt que de perdre la vitesse d'obturation. Le choix assumé d'un matériel discret et réactif, quitte à composer avec ses limites plutôt qu'avec un sac à dos de dix kilos.

📷 Acquérir un tirage

Ces images sont disponibles en tirage Fine Art numéroté, de 30×20 cm à 60×40 cm. Impression jet d'encre sur papier Hahnemühle Photo Rag 308g.

Me contacter