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Montréal joue dehors

Montréal, Canada

20 min de lecture

Montréal joue dehors

Montréal joue dehors

Il y a des villes où l'on va voir un spectacle. Et il y a Montréal, où le spectacle vous tombe dessus à 14 h 45 un mercredi, entre une vitrine de fourreur et un pot de géraniums.

Il y a des villes où l'on va voir un spectacle. Et il y a Montréal, où le spectacle vous tombe dessus à 14 h 45 un mercredi, entre une vitrine de fourreur et un pot de géraniums.

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Une scène de trottoir, mercredi 14 h 45

Je remontais une rue du Vieux-Montréal sans intention particulière. Un son de violon, d'abord, avant même de voir d'où il venait : une note tenue, un peu rêche, qui s'accrochait aux pierres.

Le garçon jouait devant une vitrine de fourreur qui fête ses cinquante ans — 1976-2026 en lettres d'or sur le verre, des manteaux de lynx derrière la vitre, et lui en chemise blanche froissée, jean délavé, chaussures de toile. Derrière, les mannequins. Devant, l'étui ouvert, quelques billets, et un cadre de bois posé là avec un QR code et un nom : @phineasstewart.

Personne ne s'arrêtait vraiment. Deux ou trois passants ralentissaient, puis repartaient. Il jouait quand même, la tête penchée sur la table de son instrument, comme si la rue était une salle et que la salle était pleine.

C'est ça qui m'a tenu. Pas la virtuosité — je n'en sais rien, je n'ai pas assez écouté. La persévérance. Jouer pour un trottoir, c'est accepter à l'avance que la moitié du public vous traverse.

Place d'Armes, 15 h 37

Cinquante-deux minutes plus tard, à quelques rues de là, un autre garçon, une guitare folk, une écharpe kaki, un ampli posé par terre dans un sac-poubelle en guise de bâche. Derrière lui, l'Édifice Aldred et son horloge, un vélo appuyé contre un arbre, un seau blanc retourné pour la monnaie.

Et devant lui, ce que j'appelle le vrai public montréalais : des gens assis pour autre chose. Une mère avec son petit, une femme au téléphone, un couple de retraités, un type en chemise bleue qui regardait dans le vide. Personne n'était venu pour lui. Tout le monde restait.

À Montréal, la réglementation encadre le busking de près : pendant des années, la règle en vigueur au centre-ville imposait aux musiciens de rue de changer d'emplacement d'une soixantaine de mètres après une heure de jeu — c'est ce qui avait poussé Cyrille « Spoonman » Esteve, figure de la rue Sainte-Catherine, à annoncer sa semi-retraite en 2017. Autrement dit : ici, l'artiste de rue déménage sa scène toutes les soixante minutes. On joue, on plie, on repart. Personne ne construit de cathédrale.

Le mont Royal, vendredi 4 septembre, 18 h 32

Changement d'échelle. Direction le stade Percival-Molson, adossé au flanc du mont Royal sur le campus de McGill.

J'aime savoir où je pose mes pieds, alors j'ai lu avant d'y aller. Le stade est achevé en 1914-1915, dessiné par l'architecte Percy Erskine Nobbs, et il reste vide pendant toute la Grande Guerre. Il porte le nom du capitaine Percival Molson : plus jeune vainqueur de la Coupe Stanley à seize ans avec les Victorias de Montréal en 1897, premier olympien de McGill aux Jeux de Saint-Louis en 1904, tué par un obus le 5 juillet 1917 près d'Avion, dans le Pas-de-Calais, à deux pas de Vimy. Il avait légué 75 000 dollars à son université pour achever l'ouvrage. Le stade a été rebaptisé en son honneur en 1919.

Je me suis arrêté une seconde là-dessus. Un Français qui vient photographier un match de football canadien dans une enceinte qui porte le nom d'un homme mort en France. Ce n'est pas rien, et ça méritait d'être dit avant de parler de pom-pom girls.

Dehors, contre un mur de briques, un joueur en maillot d'entraînement — la main droite bandée — discutait avec deux danseuses en tenue bleue et rouge. L'une riait franchement, la tête renversée. Les gens font toujours autre chose que ce pour quoi on est venu les photographier. C'est là qu'ils sont vrais.

Le spectacle est dans les gradins

À 19 h 09, la lumière a basculé. J'ai levé le 70-200 sur un mât d'éclairage, seize projecteurs allumés dans un ciel gris-rose de fin d'été, et quatre fanions battant au vent au-dessus de la tribune Q2. Détail savoureux que j'ai trouvé après coup : c'est ici, vers 1930, qu'a été installé le premier système d'éclairage extérieur d'un stade au Canada. Il y a des endroits qui ont inventé la lumière artificielle du sport. Je photographiais son arrière-petite-fille.

Vingt minutes plus tard, j'ai tourné l'objectif vers les gradins. 22 752 personnes ce soir-là, et je n'ai pas trouvé un seul mètre carré vide dans le cadre. Bleu marine, rouge, casquettes, maillots numérotés, escaliers blancs qui découpent la foule en tranches. Une photographie de foule, c'est un exercice cruel : soit c'est une bouillie, soit chaque visage tient sa place. Celle-ci tient.

Et puis le vrai numéro. Vers 20 h 36, les cheerleaders des Alouettes sur le terrain : une voltigeuse en l'air, cheveux en éventail, et onze paires de mains tendues en dessous. J'ai déclenché à 1/250 s à 4000 ISO, et j'ai compris que ce que je photographiais depuis trente-huit ans dans les fosses de concert — la confiance absolue dans quelqu'un qu'on ne voit pas — se jouait aussi ici, sur du gazon synthétique.

À 21 h 11, dos à moi, une femme debout au milieu des assis, une canette levée à bout de bras, les ailes de chauve-souris tatouées dans le dos. Je n'ai pas vu son visage. Je n'en avais pas besoin.

37-30

Le match ? Il a eu lieu, oui. Et il était bon.

Les Alouettes ont ouvert le score en moins de trois minutes, puis se sont fait rattraper. Ils sont rentrés au vestiaire derrière. Et ils ont renversé la seconde mi-temps : 30 points à 18 sur les deux derniers quarts, avec un interception retournée sur 57 verges par le secondeur Tyrice Beverette qui a définitivement fait basculer la soirée. Score final : 37-30, septième victoire à domicile en sept matchs, et une place de match éliminatoire à la maison assurée.

Ma photo de 21 h 27 dit exactement ce qu'est ce sport : une mêlée compacte près des poteaux, sept ou huit corps empilés sur une verge de gazon, un arbitre qui lève le bras, un joueur qui exulte les deux poings en l'air. Il n'y a rien d'élégant là-dedans. C'est une affaire de centimètres arrachés.

22 h 48, dehors

Dernière image de la soirée, celle que je préfère peut-être. La rue en bas du stade, les gyrophares de quatre voitures du SPVM en travers de la chaussée, une passerelle publicitaire bleue au-dessus, et le flot des maillots qui redescend vers la ville. 12 800 ISO, 1/250 s à f/4 : de la matière, du grain, du bleu et du rouge qui bavent sur l'asphalte mouillé de lumière.

Le stade se vide toujours mieux qu'il ne se remplit. On y voit qui sont les gens quand le spectacle est fini.

Lundi, 17 h 26

Quatre jours plus tard, sur une place du Vieux-Montréal, un violoncelliste aux cheveux blancs, tout en noir, assis sous un tilleul. Ampli posé au pied de l'arbre, thermos, sac ouvert, un écriteau : Tap to Tip — 4 $. Apple Pay, Google Pay. La sébile est devenue un terminal de paiement sans contact.

Il jouait pour une place presque déserte, le soleil rasant lui traversant les cheveux. Un homme passait au fond du cadre sans tourner la tête.

Boucle bouclée. J'avais commencé la semaine avec un violon devant une vitrine de fourrures, je la terminais avec un violoncelle et un QR code.

Ce que je retiens

Que le spectacle n'est jamais là où on a payé pour qu'il soit.

J'ai vu 22 752 personnes réunies par un match, et j'ai photographié, dans cette foule, des dizaines de gens qui regardaient autre chose. J'ai vu trois musiciens seuls sur un trottoir et j'ai vu des inconnus rester assis sans raison, juste parce que ça sonnait bien.

Entre les deux, il y a la même chose : quelqu'un qui accepte d'être vu. Le garçon au violon devant sa vitrine, la voltigeuse qui se jette en l'air en sachant qu'on la rattrapera, la femme aux ailes tatouées debout au milieu des assis. C'est ce que je cherche depuis Pink Floyd à Versailles en 1988, et ça n'a jamais changé de nature. Seule l'échelle varie.

Le capitaine Molson, lui, a donné son nom à un stade parce qu'il est mort à Avion à trente-six ans. Il y a des soirs où l'on photographie plus de couches d'histoire qu'on n'en avait commandé.

Feuille de match

Alouettes de Montréal 37 – BC Lions 30 Vendredi 4 septembre 2026 · Stade Percival-Molson, Montréal · 19 h 30 HAE · 22 752 spectateurs

  • Ouverture du score par Montréal en moins de trois minutes.

  • Mi-temps : les Lions devant.

  • Seconde mi-temps : Montréal l'emporte 30-18 sur les deux derniers quarts.

  • Tournant : interception de Tyrice Beverette retournée sur 57 verges en touché.

  • Davis Alexander : 25 passes complétées sur 34, 297 verges, 1 touché — 25e passe de touché de la saison, meneur de la LCF.

  • Tyler Snead : un touché à la réception et un au sol ; 10e touché à la réception de la saison, meilleur total de la ligue.

  • Entraîneur-chef : Jason Maas. Bilan de Montréal après le match : 10-2, 1er de la division Est.

  • Septième victoire à domicile en sept matchs cette saison ; place de match éliminatoire à domicile assurée pour la cinquième année consécutive.

Artistes de rue photographiés : un violoniste identifié sur son écriteau sous le pseudonyme @phineasstewart (Vieux-Montréal, 2 septembre) ; un guitariste-chanteur non identifié, place d'Armes ; un violoncelliste non identifié, Vieux-Montréal, 8 septembre. Si vous les reconnaissez, écrivez-moi : je créditerai.

L'Œil de l'expert

Tout a été fait au Sony A7R VI, avec deux optiques et deux logiques opposées.

En ville, le FE 24-70 mm f/2,8 GM II, à 49 et 52 mm — donc en focale « œil », celle qui ne ment pas sur la distance. Pour les musiciens de rue, j'ai refusé le portrait serré. Le violoniste occupe à peine un cinquième du cadre : ce qui raconte la scène, c'est la vitrine à cinquante ans, les géraniums, le numéro 30 sur la façade, l'étui ouvert. Un gros plan sur ses mains aurait fait une jolie photo et un mauvais document. La rue, c'est un contexte ou ce n'est rien.

Au stade, le FE 70-200 mm f/4 Macro G OSS II, à 200 mm presque tout le temps, sans accréditation, depuis les gradins. C'est la contrainte qui fabrique le regard : ne pouvant pas descendre au bord du terrain, j'ai photographié ce que les photographes accrédités, eux, ne voient jamais — les tribunes, les mâts, la sortie.

Les EXIF racontent la soirée mieux que ma mémoire. 1250 ISO à 18 h 32 dehors, à l'ombre du stade. 100 ISO à 19 h 09en levant l'appareil vers le ciel. 4000 ISO à 19 h 29 dans les gradins, puis toujours 4000 à 20 h 36 sur le terrain éclairé, 8000 à 21 h 11, et 12 800 à 22 h 48 dans la rue. La courbe des ISO, c'est la nuit qui tombe, tracée par le capteur. Vitesse verrouillée à 1/250 s du début à la fin, ouverture bloquée à f/4 : quand on shoote à 200 mm au-dessus d'une foule en mouvement, on ne négocie ni l'un ni l'autre. On donne les ISO en pâture et on assume le grain.

Ce que l'A7R VI permet ici, c'est le recadrage. La photo de foule est exploitable en grand format parce qu'il reste de la définition sous le crop. Le revers : à 12 800 ISO, en 60 mégapixels, le bruit est là. Je ne l'ai pas gommé. Il fait partie de ce que c'était.

Une scène de trottoir, mercredi 14 h 45

Je remontais une rue du Vieux-Montréal sans intention particulière. Un son de violon, d'abord, avant même de voir d'où il venait : une note tenue, un peu rêche, qui s'accrochait aux pierres.

Le garçon jouait devant une vitrine de fourreur qui fête ses cinquante ans — 1976-2026 en lettres d'or sur le verre, des manteaux de lynx derrière la vitre, et lui en chemise blanche froissée, jean délavé, chaussures de toile. Derrière, les mannequins. Devant, l'étui ouvert, quelques billets, et un cadre de bois posé là avec un QR code et un nom : @phineasstewart.

Personne ne s'arrêtait vraiment. Deux ou trois passants ralentissaient, puis repartaient. Il jouait quand même, la tête penchée sur la table de son instrument, comme si la rue était une salle et que la salle était pleine.

C'est ça qui m'a tenu. Pas la virtuosité — je n'en sais rien, je n'ai pas assez écouté. La persévérance. Jouer pour un trottoir, c'est accepter à l'avance que la moitié du public vous traverse.

Place d'Armes, 15 h 37

Cinquante-deux minutes plus tard, à quelques rues de là, un autre garçon, une guitare folk, une écharpe kaki, un ampli posé par terre dans un sac-poubelle en guise de bâche. Derrière lui, l'Édifice Aldred et son horloge, un vélo appuyé contre un arbre, un seau blanc retourné pour la monnaie.

Et devant lui, ce que j'appelle le vrai public montréalais : des gens assis pour autre chose. Une mère avec son petit, une femme au téléphone, un couple de retraités, un type en chemise bleue qui regardait dans le vide. Personne n'était venu pour lui. Tout le monde restait.

À Montréal, la réglementation encadre le busking de près : pendant des années, la règle en vigueur au centre-ville imposait aux musiciens de rue de changer d'emplacement d'une soixantaine de mètres après une heure de jeu — c'est ce qui avait poussé Cyrille « Spoonman » Esteve, figure de la rue Sainte-Catherine, à annoncer sa semi-retraite en 2017. Autrement dit : ici, l'artiste de rue déménage sa scène toutes les soixante minutes. On joue, on plie, on repart. Personne ne construit de cathédrale.

Le mont Royal, vendredi 4 septembre, 18 h 32

Changement d'échelle. Direction le stade Percival-Molson, adossé au flanc du mont Royal sur le campus de McGill.

J'aime savoir où je pose mes pieds, alors j'ai lu avant d'y aller. Le stade est achevé en 1914-1915, dessiné par l'architecte Percy Erskine Nobbs, et il reste vide pendant toute la Grande Guerre. Il porte le nom du capitaine Percival Molson : plus jeune vainqueur de la Coupe Stanley à seize ans avec les Victorias de Montréal en 1897, premier olympien de McGill aux Jeux de Saint-Louis en 1904, tué par un obus le 5 juillet 1917 près d'Avion, dans le Pas-de-Calais, à deux pas de Vimy. Il avait légué 75 000 dollars à son université pour achever l'ouvrage. Le stade a été rebaptisé en son honneur en 1919.

Je me suis arrêté une seconde là-dessus. Un Français qui vient photographier un match de football canadien dans une enceinte qui porte le nom d'un homme mort en France. Ce n'est pas rien, et ça méritait d'être dit avant de parler de pom-pom girls.

Dehors, contre un mur de briques, un joueur en maillot d'entraînement — la main droite bandée — discutait avec deux danseuses en tenue bleue et rouge. L'une riait franchement, la tête renversée. Les gens font toujours autre chose que ce pour quoi on est venu les photographier. C'est là qu'ils sont vrais.

Le spectacle est dans les gradins

À 19 h 09, la lumière a basculé. J'ai levé le 70-200 sur un mât d'éclairage, seize projecteurs allumés dans un ciel gris-rose de fin d'été, et quatre fanions battant au vent au-dessus de la tribune Q2. Détail savoureux que j'ai trouvé après coup : c'est ici, vers 1930, qu'a été installé le premier système d'éclairage extérieur d'un stade au Canada. Il y a des endroits qui ont inventé la lumière artificielle du sport. Je photographiais son arrière-petite-fille.

Vingt minutes plus tard, j'ai tourné l'objectif vers les gradins. 22 752 personnes ce soir-là, et je n'ai pas trouvé un seul mètre carré vide dans le cadre. Bleu marine, rouge, casquettes, maillots numérotés, escaliers blancs qui découpent la foule en tranches. Une photographie de foule, c'est un exercice cruel : soit c'est une bouillie, soit chaque visage tient sa place. Celle-ci tient.

Et puis le vrai numéro. Vers 20 h 36, les cheerleaders des Alouettes sur le terrain : une voltigeuse en l'air, cheveux en éventail, et onze paires de mains tendues en dessous. J'ai déclenché à 1/250 s à 4000 ISO, et j'ai compris que ce que je photographiais depuis trente-huit ans dans les fosses de concert — la confiance absolue dans quelqu'un qu'on ne voit pas — se jouait aussi ici, sur du gazon synthétique.

À 21 h 11, dos à moi, une femme debout au milieu des assis, une canette levée à bout de bras, les ailes de chauve-souris tatouées dans le dos. Je n'ai pas vu son visage. Je n'en avais pas besoin.

37-30

Le match ? Il a eu lieu, oui. Et il était bon.

Les Alouettes ont ouvert le score en moins de trois minutes, puis se sont fait rattraper. Ils sont rentrés au vestiaire derrière. Et ils ont renversé la seconde mi-temps : 30 points à 18 sur les deux derniers quarts, avec un interception retournée sur 57 verges par le secondeur Tyrice Beverette qui a définitivement fait basculer la soirée. Score final : 37-30, septième victoire à domicile en sept matchs, et une place de match éliminatoire à la maison assurée.

Ma photo de 21 h 27 dit exactement ce qu'est ce sport : une mêlée compacte près des poteaux, sept ou huit corps empilés sur une verge de gazon, un arbitre qui lève le bras, un joueur qui exulte les deux poings en l'air. Il n'y a rien d'élégant là-dedans. C'est une affaire de centimètres arrachés.

22 h 48, dehors

Dernière image de la soirée, celle que je préfère peut-être. La rue en bas du stade, les gyrophares de quatre voitures du SPVM en travers de la chaussée, une passerelle publicitaire bleue au-dessus, et le flot des maillots qui redescend vers la ville. 12 800 ISO, 1/250 s à f/4 : de la matière, du grain, du bleu et du rouge qui bavent sur l'asphalte mouillé de lumière.

Le stade se vide toujours mieux qu'il ne se remplit. On y voit qui sont les gens quand le spectacle est fini.

Lundi, 17 h 26

Quatre jours plus tard, sur une place du Vieux-Montréal, un violoncelliste aux cheveux blancs, tout en noir, assis sous un tilleul. Ampli posé au pied de l'arbre, thermos, sac ouvert, un écriteau : Tap to Tip — 4 $. Apple Pay, Google Pay. La sébile est devenue un terminal de paiement sans contact.

Il jouait pour une place presque déserte, le soleil rasant lui traversant les cheveux. Un homme passait au fond du cadre sans tourner la tête.

Boucle bouclée. J'avais commencé la semaine avec un violon devant une vitrine de fourrures, je la terminais avec un violoncelle et un QR code.

Ce que je retiens

Que le spectacle n'est jamais là où on a payé pour qu'il soit.

J'ai vu 22 752 personnes réunies par un match, et j'ai photographié, dans cette foule, des dizaines de gens qui regardaient autre chose. J'ai vu trois musiciens seuls sur un trottoir et j'ai vu des inconnus rester assis sans raison, juste parce que ça sonnait bien.

Entre les deux, il y a la même chose : quelqu'un qui accepte d'être vu. Le garçon au violon devant sa vitrine, la voltigeuse qui se jette en l'air en sachant qu'on la rattrapera, la femme aux ailes tatouées debout au milieu des assis. C'est ce que je cherche depuis Pink Floyd à Versailles en 1988, et ça n'a jamais changé de nature. Seule l'échelle varie.

Le capitaine Molson, lui, a donné son nom à un stade parce qu'il est mort à Avion à trente-six ans. Il y a des soirs où l'on photographie plus de couches d'histoire qu'on n'en avait commandé.

Feuille de match

Alouettes de Montréal 37 – BC Lions 30 Vendredi 4 septembre 2026 · Stade Percival-Molson, Montréal · 19 h 30 HAE · 22 752 spectateurs

  • Ouverture du score par Montréal en moins de trois minutes.

  • Mi-temps : les Lions devant.

  • Seconde mi-temps : Montréal l'emporte 30-18 sur les deux derniers quarts.

  • Tournant : interception de Tyrice Beverette retournée sur 57 verges en touché.

  • Davis Alexander : 25 passes complétées sur 34, 297 verges, 1 touché — 25e passe de touché de la saison, meneur de la LCF.

  • Tyler Snead : un touché à la réception et un au sol ; 10e touché à la réception de la saison, meilleur total de la ligue.

  • Entraîneur-chef : Jason Maas. Bilan de Montréal après le match : 10-2, 1er de la division Est.

  • Septième victoire à domicile en sept matchs cette saison ; place de match éliminatoire à domicile assurée pour la cinquième année consécutive.

Artistes de rue photographiés : un violoniste identifié sur son écriteau sous le pseudonyme @phineasstewart (Vieux-Montréal, 2 septembre) ; un guitariste-chanteur non identifié, place d'Armes ; un violoncelliste non identifié, Vieux-Montréal, 8 septembre. Si vous les reconnaissez, écrivez-moi : je créditerai.

L'Œil de l'expert

Tout a été fait au Sony A7R VI, avec deux optiques et deux logiques opposées.

En ville, le FE 24-70 mm f/2,8 GM II, à 49 et 52 mm — donc en focale « œil », celle qui ne ment pas sur la distance. Pour les musiciens de rue, j'ai refusé le portrait serré. Le violoniste occupe à peine un cinquième du cadre : ce qui raconte la scène, c'est la vitrine à cinquante ans, les géraniums, le numéro 30 sur la façade, l'étui ouvert. Un gros plan sur ses mains aurait fait une jolie photo et un mauvais document. La rue, c'est un contexte ou ce n'est rien.

Au stade, le FE 70-200 mm f/4 Macro G OSS II, à 200 mm presque tout le temps, sans accréditation, depuis les gradins. C'est la contrainte qui fabrique le regard : ne pouvant pas descendre au bord du terrain, j'ai photographié ce que les photographes accrédités, eux, ne voient jamais — les tribunes, les mâts, la sortie.

Les EXIF racontent la soirée mieux que ma mémoire. 1250 ISO à 18 h 32 dehors, à l'ombre du stade. 100 ISO à 19 h 09en levant l'appareil vers le ciel. 4000 ISO à 19 h 29 dans les gradins, puis toujours 4000 à 20 h 36 sur le terrain éclairé, 8000 à 21 h 11, et 12 800 à 22 h 48 dans la rue. La courbe des ISO, c'est la nuit qui tombe, tracée par le capteur. Vitesse verrouillée à 1/250 s du début à la fin, ouverture bloquée à f/4 : quand on shoote à 200 mm au-dessus d'une foule en mouvement, on ne négocie ni l'un ni l'autre. On donne les ISO en pâture et on assume le grain.

Ce que l'A7R VI permet ici, c'est le recadrage. La photo de foule est exploitable en grand format parce qu'il reste de la définition sous le crop. Le revers : à 12 800 ISO, en 60 mégapixels, le bruit est là. Je ne l'ai pas gommé. Il fait partie de ce que c'était.

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Ces images sont disponibles en tirage Fine Art numéroté, de 30×20 cm à 60×40 cm. Impression jet d'encre sur papier Hahnemühle Photo Rag 308g.

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