Toutes les newsletters
NEWSLETTER · EN QUELQUES LIGNES

Résumé
Il est 18 heures. Vous éteignez l'ordinateur. À cet instant précis, quel goût a votre journée ? Celui, amer, d'avoir écopé une mer sans fond, ou celui, plus rare et substantiel, du devoir accompli ? La nuance est immense. Elle sépare l'épuisement de la saine fatigue. L'honneur du travail bien fait n'est pas un luxe réservé aux artisans et aux chirurgiens. C'est une revendication collective — et syndicale.
Par Franck Torres
Il est 18 heures. Vous éteignez l'ordinateur. À cet instant précis, quel goût a votre journée ? Celui, amer, d'avoir écopé une mer sans fond, ou celui, plus rare et substantiel, du devoir accompli ? La nuance est immense. Elle sépare l'épuisement de la saine fatigue.
Posons le constat sans fard : dans nos environnements tertiaires aseptisés, l'autosatisfaction est devenue une denrée de contrebande. Pire, s'en prévaloir passerait presque pour de l'arrogance ou un manque d'agilité. Pourtant, la fierté n'est pas un luxe narcissique. C'est l'ossature même de notre santé mentale.
La mécanique de la dépossession
Pourquoi est-il si difficile aujourd'hui de ressentir cette plénitude ? La réponse ne se trouve pas uniquement dans la surcharge de travail, mais dans la nature même de nos tâches.
Matthew Crawford, dans son Éloge du carburateur , a mis le doigt sur une vérité qui dérange : l'être humain a un besoin viscéral de voir l'effet de sa main sur le monde.
C'est la boucle dopaminergique de l'artisan : je fais, je vois le résultat, je suis satisfait.
Or, nos organisations modernes ont brisé cette chaîne. Nous avons saucissonné l'acte de travail jusqu'à l'absurde.
Hannah Arendt l'avait prophétisé en distinguant l' Œuvre — qui laisse une trace durable — du Labeur — cette activité cyclique, biologique, qui ne produit rien qui reste. Quand votre production de la journée est un tableau de reporting destiné à être écrasé le lendemain par une nouvelle version, vous êtes condamnés au labeur, privés de l'œuvre. C'est une violence invisible : celle de l'invisibilité du résultat.
La tyrannie de l'abstraction
Ce mal-être est documenté. Les enquêtes de la DARES ou les travaux sur les risques psychosociaux pointent régulièrement cette "perte de sens". Mais appelons un chat un chat : c'est une perte de souveraineté. Dans un grand groupe, la procédure a remplacé la confiance. La conformité a dévoré l'initiative. On ne vous demande plus si vous avez été utile, mais si vous avez été conforme. Cette dérive métrique est toxique car elle transforme l'expert bancaire, le conseiller, le technicien, en simple exécutant d'un algorithme bureaucratique. Comment tirer de la fierté d'une tâche dont on ne maîtrise ni les tenants, ni les aboutissants ?
Le "Job Crafting" comme acte de guérilla
Faut-il pour autant se résigner au cynisme ou attendre la retraite en baissant la tête ? Certainement pas. La fierté, aujourd'hui, est un acte de dissidence. Si l'organisation ne vous donne pas spontanément de quoi nourrir votre estime, c'est à vous de "hacker" votre quotidien pour la trouver.
Les sociologues du travail parlent de Job Crafting . Derrière ce terme anglo-saxon se cache une réalité très ancienne : l'honneur du métier. C'est la capacité de redéfinir soi-même le périmètre de son utilité. Puisque le "système" est abstrait, raccrochez-vous au réel, c'est-à-dire à l'humain. Votre fierté ne viendra peut-être pas du dossier validé par la hiérarchie, mais du temps pris pour écouter un collègue en difficulté, ou de l'énergie déployée pour débloquer la situation complexe d'un client. C'est dans cette "marge", dans cet interstice où vous avez mis de votre intelligence et de votre empathie, que réside votre valeur ajoutée.
Conclusion : Une hygiène de l'esprit
Il est temps de réhabiliter une certaine forme d'orgueil professionnel. Non pas la vanité des titres, mais cette exigence intérieure qui refuse le travail bâclé, même quand les délais sont intenables. Se dire, le soir venu : "Malgré les contraintes, j'ai fait ce qui était juste et précis".
L'autosatisfaction n'est plus donnée par l'entreprise, elle se conquiert contre elle, ou du moins, malgré ses lourdeurs. C'est, à mon sens, la seule manière de rester debout et digne dans la tempête. Ne laissons personne, et surtout pas un tableau Excel, définir la valeur de ce que nous sommes.
#francktorressnb #francktorrescfecgc
Lire la publication sur LinkedIn