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Le collier à pointes

Le collier à pointes

Un grand chien de garde portant un collier à pointes se tient devant un troupeau dans un paysage montagneux, avec un ours visible sur les rochers.

Résumé

J'ai dix ans, je marche dans la montagne espagnole avec mon grand-père. Au détour d'un rocher : un molosse de cent kilos, seul au milieu du troupeau. Pas de berger en vue. Autour de son cou, un large collier de cuir hérissé de pointes de fer. Quarante ans plus tard, je suis responsable syndical — et je n'ai jamais cessé de penser à ce chien. Le loup. L'ours. Le troupeau. Le berger. Et le mastín, tranquille, qui se place toujours entre le danger et les siens. Ce que cette scène pastorale m'a appris du monde de l'entreprise — et pourquoi nos conventions collectives sont, au fond, des colliers à pointes. À lire dans L'Écho du Changement

Souvenirs d'enfance dans les montagnes de Laciana, et ce qu'un chien de berger espagnol m'a appris du monde de l'entreprise.

J'ai dix ans, peut-être onze. Nous montons à pied vers les brañas — ces hauts pâturages d'été où le bétail passe la belle saison, là-haut, vers 1 500 mètres. La piste serpente entre les bouleaux, l'air sent le foin coupé et la roche chaude. Je tiens la main de mon grand-père. Et soudain, au détour d'un rocher, il est là.

Un molosse. Couleur pierre, presque immobile. Cent kilos de muscles tranquilles qui nous regardent passer sans aboyer, sans bouger. Autour du cou : un large collier de cuir noir, hérissé de pointes de fer. Une carlanca. Mon grand-père sourit. « No te asustes. Es un mastín. »

Le mastín leonés — le mastiff de León — est l'un des plus grands chiens du monde. Un mâle adulte pèse couramment entre 80 et 120 kilos. Mais ce n'est pas sa taille qui m'a frappé, ce jour-là. C'est sa solitude. Pas de berger en vue. Pas de voix qui appelle. Pas de claquement de fouet.

Le mastín mène le troupeau, et il le mène seul. Il connaît les chemins, les heures, les sources. Il a été élevé parmi les bêtes depuis chiot. Il les considère comme sa famille. Un seul de ces chiens peut garder cent à deux cents brebis sans intervention humaine — c'est ce qui faisait sa valeur, dès le Moyen Âge, sur les routes de transhumance castillanes.

Les pointes de la carlanca ne sont pas folkloriques. Elles répondent à un fait précis : dans la cordillère Cantabrique, le loup attaque toujours à la gorge. Le collier de fer empêche la prise. Il transforme un combat probable en combat possible. Il déplace le rapport de forces.

C'est une invention de berger, vieille de plusieurs siècles. Une réponse technique, modeste, à un risque réel. Et c'est, je crois, l'un des plus beaux objets qu'il m'ait été donné de voir.

La vallée de Laciana, où je passais ces étés à Caboalles de Abajo, n'est pas un simple décor. Elle est classée Réserve de la biosphère par l'UNESCO depuis le 10 juillet 2003 — au titre du programme MAB (Man and the Biosphere). Ce n'est pas un site du Patrimoine mondial : c'est autre chose, peut-être plus profond. C'est la reconnaissance qu'un territoire a réussi quelque chose de rare — faire cohabiter des humains, des troupeaux, et des prédateurs.

Car dans ces montagnes vivent des ours bruns — l'oso pardo cantábrico, espèce menacée. Des loups. Des grands tétras. Des aigles. Et au milieu, des familles de mineurs et d'éleveurs, dont la mienne, descendants des galeries du Pozo María, fermées aujourd'hui mais toujours inscrites dans la roche et dans nos noms.

Ce monde tient debout grâce à une chose simple : chacun sait sa place, et chacun sait celle de l'autre.

Quarante ans plus tard, je suis responsable syndical en région nantaise. Je passe mes journées dans des entreprises, des établissements, des comités. Et je crois que je n'ai jamais cessé de penser à ce mastín du col de Leitariegos.

Parce qu'au fond, le monde du travail est, lui aussi, un troupeau, une montagne, et des prédateurs. Sauf qu'on n'ose pas le dire ainsi.

Le troupeau, ce sont les salariés. Pas une masse passive — un collectif intelligent, qui sait où sont l'eau et l'herbe, qui se déplace ensemble, qui se protège ensemble. Sous-estimer l'intelligence d'un troupeau, c'est l'erreur classique du mauvais berger.

Le berger, c'est le dirigeant. Il fixe la direction, il choisit la vallée, il décide quand monter et quand redescendre. Son rôle n'est pas de courir avec les bêtes : c'est de regarder loin et de tenir le cap. Quand il fait son métier, on le voit peu.

Les chiens de berger — les border collies vifs, les nerveux, les zélés — ce sont les managers de proximité. Ils rassemblent, ils orientent, ils ramènent les retardataires. Précieux quand ils sont bien dressés. Catastrophiques quand ils mordent au lieu d'aboyer.

Et puis il y a le mastín. Le grand chien tranquille, qui ne court pas, qui ne mord pas, qui ne donne pas d'ordres. Mais qui se place — toujours — entre le troupeau et le danger. Vous l'aurez compris : c'est le rôle que je revendique pour nous, les élus, les représentants du personnel, les organisations syndicales modernes. Pas des aboyeurs. Des protecteurs.

Les loups, dans l'entreprise d'aujourd'hui, ce sont les pratiques prédatrices : les plans sociaux mal ficelés, le management par la peur, les objectifs absurdes, les contrats qui se dégradent à bas bruit. Ils ne disparaissent pas. Ils s'adaptent. Ils chassent à plusieurs.

Les ours, eux, sont d'une autre nature. Plus rares, plus structurels — l'IA générative qui rebat les cartes, les mutations technologiques, les chocs économiques mondiaux. On ne les combat pas comme un loup. On apprend à vivre avec, à les respecter, à ne pas les provoquer. C'est exactement ce que font les bergers de Laciana avec leurs ours bruns.

Ce qui rend possible cet équilibre étrange — ce ballet de prédateurs, de bêtes, d'hommes — c'est un objet patient, technique, presque humble : le collier à pointes. Dans nos entreprises, ce collier porte d'autres noms. Code du travail. Conventions collectives. Accords d'entreprise. Statut de l'élu. Droit d'alerte.

On nous explique parfois que ces protections seraient archaïques, lourdes, inadaptées à la modernité. C'est exactement ce qu'on dirait d'une carlanca si l'on n'avait jamais vu un loup à l'œuvre. Le jour où le loup arrive — et il arrive toujours — on est content que le chien porte son collier.

Je crois qu'on gagnerait, dans nos dialogues sociaux, à réhabiliter cette image pastorale. Non par nostalgie. Par lucidité.

Un bon berger n'a pas peur de son mastín ; il sait que c'est grâce à lui qu'il dort tranquille la nuit. Un bon mastín ne mord pas le berger ; il connaît le rôle de chacun. Et tous deux, ensemble, font que le troupeau monte aux brañas et en redescend — vivant, gras, et libre.

C'est, mot pour mot, ce que devrait être une bonne entreprise. Une montée commune vers la belle saison. Un retour à l'abri pour l'hiver. Et, sur le chemin, quelques chiens calmes au collier à pointes — pour que le loup, quand il vient, sache à qui il a affaire.

Franck Torres Président de l'Union Régionale SNB / CFE-CGC Pays de la Loire

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