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Le cimetière des éléphants

Le cimetière des éléphants

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Résumé

Selon le style de Joseph Kessel (1898-1979). Il était là, debout devant l’entrée du bâtiment, une main serrée sur la bandoulière fatiguée de son sac.

Selon le style de Joseph Kessel (1898-1979).

Il était là, debout devant l’entrée du bâtiment, une main serrée sur la bandoulière fatiguée de son sac. L’autre main dans la poche, un peu par habitude, un peu pour contenir ce qu’il ne voulait pas montrer. Il observait la façade, les néons blafards, la porte battante où passaient ceux qui, jusqu’hier encore, l’appelaient camarade.

Il avait connu ces murs dans toutes leurs humeurs : la colère des jours de grève, le silence glacial des lendemains de défaite, l’exaltation fébrile des accords enfin arrachés. Il les avait aimés et haïs, ces instants, ces années passées à négocier, à tenir tête, à encaisser. À se battre.

Et maintenant ?

Rien.

Pas de discours. Pas de serrage de mains protocolaire. Quelques regards furtifs, un sourire gêné. Un “merci pour tout” lâché à la va-vite entre une réunion et un café tiède. Puis le vide.

Il en avait vu partir, avant lui. Il se souvenait de ces figures, de ces voix rauques qui résonnaient dans les couloirs, de ces éclats de rire après les nuits blanches passées à réécrire des revendications que la direction déchirerait sans un regard. Il se rappelait leurs départs, discrets, souvent solitaires. On ne fait pas de pot de départ pour un éléphant qui s’éloigne.

Le cimetière des éléphants.

C’est ainsi qu’on appelait cet oubli programmé, ce moment où l’ancien militant, celui qui s’était donné tout entier à la cause, quittait le jeu. On ne le rappelait plus. Son téléphone, qui vibrait sans relâche depuis trente ans, devenait une coquille morte. Les nouveaux avaient pris la place. Ils luttaient à leur tour, persuadés d’être les premiers à le faire.

Alors, il fit ce que d’autres avaient fait avant lui. Il recula d’un pas, prit une longue inspiration. Une dernière.

Et il partit.

Dans la rue, le vent soulevait des papiers oubliés, des tracts froissés portant encore les promesses d’hier. Il se demanda si l’une d’elles avait seulement tenu. Mais au fond, ce n’était pas ça, le plus important. Ce qui comptait, c’était d’avoir été là. D’avoir existé dans cette arène où l’on s’épuise pour les autres, en sachant que demain, plus personne ne se souviendra.

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