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L'écho lointain des mines : quand les Asturies ont défié Franco

L'écho lointain des mines : quand les Asturies ont défié Franco

Groupe de mineurs en tenue de travail, posant devant une mine sur une photographie ancienne en noir et blanc.

Résumé

En 1962, dans les Asturies et jusqu'aux vallées minières de León, une poignée d'hommes couverts de poussière noire ont fait vaciller une dictature. Pas avec des discours. Avec une grève du silence. Née dans les galeries, transmise par les femmes, portée par une dignité brute qui ne négocie pas — cette grève que Franco a voulu effacer de la mémoire collective continue de résonner. Ce que cette histoire dit de la résistance, du courage collectif, et de ce qui traverse les générations.

Il existe des mémoires que l'Histoire a rangées trop vite dans ses caves. Les grèves minières des Asturies et de la Castille y León, entre 1962 et 1963, en font partie. Elles ne sont pas seulement un épisode social : elles sont l'une des premières fissures dans l'armure du franquisme. Une révolte ouvrière née dans l'obscurité des puits, portée par des hommes qui descendaient chaque jour sous terre avec, dans les poches, leur dignité comme unique protection.

Pour ceux d'entre nous qui portent une histoire familiale liée au charbon — un grand-père dans les vallées de León, un oncle dans les galeries de Caboalles de Abajo — cette page n'est pas seulement un livre : c'est une transmission.

Un pays bâillonné, une classe ouvrière sous étau

Vingt ans après la guerre civile, l'Espagne vit encore dans la peur. Franco a construit un État où toute protestation est criminalisée. En 1960, la grève est officiellement définie comme un « crime d'insurrection », relevant de la justice militaire[1]. C'est dire l'ordre des choses.

Les Asturies et León, berceaux de luttes ouvrières depuis le début du XXe siècle et haut lieux de la révolution de 1934, sont surveillées comme des territoires ennemis[2]. On sait que ces mineurs ont un passé insoumis. On sait qu'ils n'ont jamais accepté de plier. La mémoire de 1934, de cet soulèvement écrasé par la garde civile, plane sur les vallées comme un avertissement — et comme une promesse.

Les conditions économiques finissent par rendre la situation explosive. Les salaires stagnent depuis 1959, année où les conventions collectives promettaient une revalorisation jamais appliquée[1][3]. L'inflation a tout mangé. La silicose tue à bas bruit dans les galeries de Mieres, Langreo et Nalón. L'archevêque de Séville lui-même dénonce en 1962 des salaires « scandaleusement insuffisants » — 40 à 45 pesetas par jour, alors que le minimum vital pour une famille est estimé à 160 pesetas[4][1][3]. L'Espagne se modernise depuis 1959, avec l'abandon de l'autarcie et une timide ouverture économique[5], mais pas pour ceux qui descendent dans les galeries. Pas pour ceux qui respirent de la poussière de charbon.

Avril 1962 : la grève du silence

Tout part d'un détail, comme souvent dans ce type de soulèvement. Sept mineurs de la mine de charbon La Nicolasa sont licenciés pour avoir protesté contre leurs conditions de travail. Une injustice de trop[3].

Le 9 avril 1962, 2 000 mineurs cessent le travail. Dix jours plus tard, ils sont 60 000 dans toute la région[1][3]. La grève ne peut pas être publique : les assemblées sont interdites, les réunions proscrites, la parole elle-même sous surveillance. Alors on invente une autre manière de lutter. On transmet les mots d'ordre discrètement, de main en main, parfois par les femmes, infatigables messagères qui passent d'un puits à l'autre, d'une vallée à l'autre[5][3]. On jette des graines de maïs dans les puits des non-grévistes : un signe muet, mais cinglant — une manière de dire « vous êtes des poules mouillées » sans risquer une arrestation[5][3].

C'est à cette tactique que l'on doit le nom : « la grève du silence » [3][6]. Le signal d'arrêt du travail était communiqué par le mineur le plus ancien et respecté, transmis de galerie en galerie comme un mot de passe sacré.

Cette « grève du silence » devient un séisme politique. Personne, à Madrid, ne s'attendait à cela. En mai 1962, Franco doit concéder une hausse massive des salaires : le salaire de base passe de 35 à 70 pesetas, et le salaire réel, avec primes et heures supplémentaires, de 95 à 160 pesetas[1]. Une victoire inédite. Personne n'est dupe, pourtant : la revendication ne se limite plus au pain. Elle touche désormais le cœur du régime.

Car la lutte déborde. Elle gagne le Pays basque — Vizcaya et Guipuzcua [5] — où les ouvriers du textile se joignent à la mobilisation. Elle s'étend en Catalogne, à Madrid, en Galice, en Andalousie, à Valence[5][1]. Elle rassemble communistes clandestins, catholiques de la JOC, anarchistes, ouvriers sans étiquette. Même quelques anciens phalangistes, comme Francisco Fernández, ancien de la División Azul , rejoignent la protestation[5]. Ce n'est plus une affaire de partis : c'est une affaire de dignité. C'est l'Espagne ouvrière qui dit non à l'Espagne que Franco a construite.

La répression s'abat : état d'exception, prisons et tortures

Le 4-5 mai 1962, Franco proclame l'état d'exception dans les Asturies et dans deux provinces basques — Vizcaya et Guipuzcua [7][8]. Le décret est implacable : les autorités peuvent « arrêter n'importe quelle personne si on l'estime opportun », « occuper les industries, les fabriques et les ateliers », et « réquisitionner leurs travailleurs » en les considérant comme des « fonctionnaires au service de l'État »[7]. En juin 1962, constatant la persistance du mouvement, l'état d'exception s'étend à l'ensemble du territoire national pour une période de deux ans[8].

Ce tournant marque une rupture. Le régime franquiste, qui se présente sur la scène internationale comme une dictature « libéralisée » et « modérée », révèle brutalement sa vraie nature lorsqu'il est confronté à la moindre manifestation d'indépendance ouvrière[8]. Le ministère de l'Information justifie cette répression en accusant les mineurs d'être manipulés par des « agitateurs qui obéissent à des consignes venues de l'extérieur »[7]. C'est un mensonge : la grève est spontanée, organisée de base par les mineurs eux-mêmes.

Sous le couvert de l'état d'exception, le régime déploie une répression systématique. Des centaines de mineurs sont arrêtés et emprisonnés[6]. Nombreux sont torturés dans les locaux de la Brigade politico-sociale. Bien que cachée autant que possible, cette répression provoque l'indignation d'intellectuels espagnols notables, dont le vieil historien Ramón Menéndez Pidal, qui dénonce publiquement les tortures infligées aux femmes de mineurs[5][6].

En parallèle, le régime organise des procès spectaculaires contre des anarchistes, accusés d'attentats à la dynamite de faible puissance en protestation contre l'afflux touristique[6]. Cinq militants anarchistes sont arrêtés. Deux d'entre eux sont exécutés par garrot vil — ce supplice que le franquisme conserve comme une signature, délibérément médiéval pour rappeler la vengeance d'un autre temps[6]. Trois jeunes Français, solidaires du mouvement, sont condamnés à des peines allant de quinze à trente ans de prison[5][6]. Le message est clair : contester, c'est risquer sa vie. C'est une promesse que Franco tient.

1963 : la lutte se réinvente, le pouvoir s'acharne

En 1963, les mines se remettent en grève. Le régime répond par un lock-out systématique : on ferme les puits pour affamer les familles. Entre juillet et septembre 1963, entre 40 000 et 50 000 mineurs tiennent bon pendant plus de soixante jours[6][9]. En août, vingt mines sont fermées par ordre gouvernemental dans le bassin du Langreo et Nalón[9].

Ce qui marque les observateurs, c'est l'organisation. Les mineurs refusent le syndicat vertical franquiste — cette fiction corporatiste où patrons et ouvriers sont regroupés sous contrôle d'État[6]. Ils élisent leurs propres délégués. Ils défendent leurs propres revendications. Ils envoient des malades de la silicose à Madrid pour représenter le mouvement, affirmant hardiment : « nous n'avons pas d'autres représentants que nous-mêmes »[6]. C'est une manière de dire : nous n'avons pas besoin de permission pour exister.

La solidarité fait le reste. Les pêcheurs basques, après leur journée en mer, organisent des heures de pêche supplémentaires et donnent du poisson aux grévistes[6]. Les petits commerçants des bassins miniers distribuent nourriture et provisions[6]. Des mineurs ayant accès à des terres les cultivent collectivement et en partagent les produits avec leurs camarades[6]. À l'étranger, Toulouse et Prague organisent des collectes — même si, ironie tragique, une partie de cet argent ne parviendra jamais aux familles[6].

Le martyr qui a marqué l'année 1963 : Julián Grimau

Le 20 avril 1963, Julián Grimau, membre du comité central du Parti communiste espagnol, est exécuté par garrot vil. Arrêté le 7 novembre 1962, il a été brutalisé, torturé, et jeté par une fenêtre des locaux de la Direction générale de la sécurité[10][11]. Bien qu'il ait combattu durant la guerre civile, ce n'est pas pour les événements de 1936-1939 qu'il meurt : c'est pour son activité révolutionnaire en 1962-1963[12].

Son exécution incarne la brutalité nue d'un régime acculé par la contestation ouvrière. Elle provoque une vague d'indignation internationale. L'Espagne apparaît soudain pour ce qu'elle est : une dictature sans fard. Même le gouvernement français, sous Giscard d'Estaing, interrompt temporairement ses discussions sur un prêt à l'Espagne[5][12].

Une fissure dans le régime : ce que ces grèves ont vraiment ouvert

Pour les historiens, ces grèves représentent l'un des premiers virages menant à la transition démocratique qui suivra la mort de Franco en 1975[5]. Elles donnent naissance aux Comisiones Obreras, structures syndicales clandestines qui infiltrent progressivement le syndicat officiel et jouent un rôle déterminant dans l'émergence de syndicats libres[5][6].

Elles obligent l'État à nationaliser les mines, avec la création de HUNOSA (Hulleras del Norte S.A.) en 1967[5]. Cette nationalisation, bien que maquillée en réforme administrative, est une capitulation face à la puissance de la classe ouvrière organisée.

Elles montrent surtout que le pays n'est plus tenable sans un minimum de libertés. Et elles rappellent que la résistance n'est pas seulement l'affaire de leaders politiques : elle est souvent portée par des hommes anonymes dans des endroits obscurs.

Dans les années 1970, l'Espagne devient l'un des pays européens où l'on compte le plus de conflits sociaux. En 1973, elle occupe le 3e rang en Europe pour le nombre de conflits syndicaux, après l'Italie et le Royaume-Uni, devant la France[5]. En 1974, elle devient 2e[5]. Une donnée que le franquisme ne peut ignorer.

Ce qui reste : la mémoire, les fosses, les noms qu'on cherche encore

Toute révolte laisse des morts. Longtemps, ces morts ont été enterrés deux fois : dans la terre, puis dans l'oubli.

Il faudra attendre 2006 pour qu'une association, l'ARMH (Asociación para la Recuperación de la Memoria Histórica), basée à l'Université de Ponferrada en Castille-et-León, commence à exhumer les victimes du franquisme[13][11]. À Ponferrada, à Oviedo, dans les montagnes des Asturies et de León, on retrouve des corps — parfois identifiés, souvent anonymes encore. Le cimetière de San Salvador à Oviedo révèle les sépultures de près de 1 679 victimes du franquisme, inhumées entre 1937 et 1952 ; 1 330 d'entre elles ont pu être identifiées[13]. Des familles récupèrent enfin une histoire confisquée depuis 1936.

La loi de 2007 reconnaît les victimes de la dictature. Mais elle ne finance pas les exhumations. Le travail reste à la charge des associations. L'oubli, lui, reste gratuit.

Pourquoi cette histoire compte encore

Les grèves asturiennes n'ont pas seulement bousculé le franquisme. Elles nous disent quelque chose de plus universel : la capacité des mineurs, des ouvriers, des travailleurs à changer le cours d'un pays, même quand tout semble perdu.

Elles racontent le courage des anonymes. Le prix de la dignité. Le silence qui protège la lutte quand les mots deviennent dangereux.

Elles racontent aussi des destins familiaux. Ceux de nos grands-pères qui ont descendu dans les puits avec la conscience que se battre n'était pas un choix politique mais une nécessité vitale. Dans les galeries de Mieres, de Langreo, de Nalón, dans les vallées de Castille y León, on savait que le seul choix offert était entre la soumission et la dignité.

Ne pas transmettre cette histoire, ce serait accepter que le silence de 1962 devienne définitif. Ce serait laisser croire que l'Histoire s'écrit uniquement par les vainqueurs. Ce serait renier ceux qui ont payé pour que nous ayons le droit de parler.

Sources

[1] 23 avril 1962 : la révolte des mineurs d'Asturies https://www.gauchemip.org/spip.php?article8765

[2] Révolution asturienne https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_asturienne

[3] A la lueur des Asturies https://lecourrier.ch/2022/04/07/a-la-lueur-des-asturies/

[4] L'Espagne des grèves https://journals.openedition.org/bhce/1028?lang=en

[5] Grèves de 1962-1963 en Espagne https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ves_de_1962-1963_en_Espagne

[6] The Asturian Strike (octobre 1963) https://debordiana.noblogs.org/2011/07/the-asturian-strike-octobre-1963/

[7] LE GENERAL FRANCO DÉCRÈTE L'ÉTAT D'EXCEPTION ... https://www.lemonde.fr/archives/article/1962/05/07/le-general-franco-decrete-l-etat-d-exception-dans-les-asturies-et-dans-deux-provinces-basques_2348411_1819218.html

[8] Les recours à l'état d'exception sous le régime franquiste ... https://journals.openedition.org/conflits/20829

[9] Les mineurs asturiens refusent de reprendre le travail https://www.lemonde.fr/archives/article/1963/08/24/les-mineurs-asturiens-refusent-de-reprendre-le-travail_2222457_1819218.html

[10] 20 avril, hommage à Julian Grimau, dirigeant assassiné du ... https://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/20-avril-hommage-a-julian-grimau-dirigeant-assassine-du-parti-communiste-espagnol/

[11] Leon Narwicz et Julian Grimau https://cahiersdumouvementouvrier.org/leon-narwicz-et-julian-grimau/

[12] Quand les morts enterrent les morts | Revue Lutte de Classe https://www.lutte-ouvriere.org/mensuel/article/documents-archives-la-revue-lutte-de-classe-serie-1960-1963-article-quand-les-morts-enterrent-les.html

[13] Traces et mémoire de la guerre d'Espagne dans les Asturies https://journals.openedition.org/temoigner/8917

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