Paris, France
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📷 Un compact dans la poche, un géant sur scène
Mardi 10 novembre 2015. Ce soir-là, pas de reflex : un Sony RX100 II, ce petit compact expert qui tenait dans la poche de ma veste et qui m'a longtemps servi d'appareil de contrebande dans les salles de concert. Un capteur 1 pouce, un zoom court, et cette liberté rare de photographier sans avoir l'air de photographier.
Face à moi, la tournée iNNOCENCE + eXPERIENCE — probablement la scénographie la plus ambitieuse que j'aie jamais eue dans un viseur. Une passerelle-écran géante traversant l'Arena de part en part, dans laquelle les musiciens entraient littéralement, avalés par leurs propres images. Bono en silhouette démesurée projetée au-dessus de lui-même, la main tendue vers la fosse. La scène ronde du bout de passerelle, îlot bleu perdu dans un océan de téléphones levés. Mon RX100 a tout encaissé, du grand-angle à bout de bras aux ambiances bleutées que j'aime tant. 💙
🎸 De l'innocence à l'expérience
Le concert lui-même était construit comme un récit : l'enfance de Dublin d'abord — Iris (Hold Me Close), bouleversant hommage de Bono à sa mère disparue, Cedarwood Road, la rue de son adolescence reconstituée en animation dans l'écran géant. Puis la violence de l'Histoire irlandaise : Sunday Bloody Sunday, et surtout Raised By Wolves, écrite sur les attentats à la voiture piégée de Dublin en 1974.
Je m'arrête sur ce titre, et vous allez comprendre pourquoi. Sur l'écran géant défilaient des images de rues dévastées, de silhouettes casquées progressant dans les décombres. Vingt mille personnes regardaient, ce mardi soir, la mise en scène d'un attentat frappant des civils un jour ordinaire. Nous étions le 10 novembre 2015. Aucun de nous ne savait.
La deuxième partie déroulait le grand répertoire — Mysterious Ways, Elevation, October en clair-obscur, Where the Streets Have No Name, Pride, With or Without You — jusqu'au rappel et à One, ce moment suspendu où une arena entière chante d'une seule voix.
🌃 Marcher dans Paris, une dernière fois comme avant
À la sortie, plutôt que de m'engouffrer dans le métro, j'ai fait ce que Paris fait faire aux soirs heureux : j'ai marché. De Bercy jusqu'à Saint-Michel, où je logeais, en longeant la Seine dans la nuit de novembre. Les oreilles encore pleines de One, le RX100 rangé dans la poche, je traversais une ville en pleine vie ordinaire — les terrasses chauffées encore garnies malgré le froid, les rires qui débordaient des cafés, les serveurs slalomant entre les tables, cette liturgie parisienne du dernier verre un soir de semaine.
Je n'y ai prêté aucune attention particulière. C'était Paris, simplement Paris. Des gens attablés dehors, un mardi soir, sans y penser. Trois jours plus tard, c'est exactement cela que les terroristes ont pris pour cible : des personnes assises aux terrasses des cafés, un vendredi soir, sans y penser. Ma promenade nocturne du 10 novembre est devenue, rétrospectivement, la traversée d'un monde en sursis — et je marche encore parfois dans ces rues avec le sentiment de longer le négatif d'une photographie que personne n'aurait voulu développer.
Nous étions rentrés heureux, légers, insouciants. C'est le dernier souvenir que je garde de ce mot-là : insouciant.
🖤 Trois jours plus tard
Le vendredi 13 novembre 2015, la terreur a frappé Paris. Le Bataclan, le Stade de France — et ces terrasses de café, semblables à toutes celles que j'avais longées trois soirs plus tôt en rentrant du concert. Cent trente vies fauchées, un pays entier figé. Je ne développerai pas ici ce qui appartient au deuil national et à la mémoire des victimes — d'autres lieux existent pour cela, et le silence, parfois, est la seule photographie possible.
Mais je peux dire ce que cette date a fait à mon souvenir du 10 novembre. Les images de mon RX100, joyeuses au moment du déclenchement, ont changé de nature au développement. La foule des téléphones levés est devenue le portrait d'un monde d'avant. Les silhouettes casquées de Raised By Wolves sur l'écran géant — simple scénographie le mardi — sont devenues insoutenables de prescience le vendredi. La photographie a ce pouvoir terrible : elle fige l'instant sans savoir ce que l'instant deviendra.
🕊️ Le retour de décembre
U2 devait rejouer à Bercy les 14 et 15 novembre. Les deux dates furent évidemment annulées — le groupe s'est recueilli devant le Bataclan dès le samedi 14 — puis reportées aux 6 et 7 décembre. Dans le communiqué annonçant ce retour, Bono expliquait en substance que les assassins s'en étaient pris aux vies, à la musique et à la sérénité, mais qu'ils n'avaient pas pu voler l'âme de Paris — et que c'est cette âme que le groupe entendait servir en revenant. Le concert du 7 décembre fut retransmis en direct sur HBO, et les Eagles of Death Metal, le groupe qui jouait au Bataclan le soir du 13, remontèrent sur scène aux côtés de U2 ce soir-là. La musique reprenait ses droits, exactement là où on avait voulu les lui arracher.
⏳ Ce que cette nuit m'a appris
Dans le premier volet de cette série, je racontais un concert de Saez à quarante-huit heures d'une grève générale — l'Histoire sociale qui colore un souvenir. Ici, c'est autre chose. C'est l'Histoire tragique qui coupe une vie en deux : il y a l'avant et l'après, et mon 10 novembre 2015 est la dernière photographie de l'avant.
Depuis, je ne photographie plus les concerts de la même manière. Chaque salle pleine, chaque fosse en liesse, chaque main levée dans la lumière porte pour moi une gravité nouvelle : celle de savoir que ces moments de joie collective sont précieux précisément parce qu'ils sont fragiles. Photographier un concert, depuis novembre 2015, c'est documenter un acte de confiance — des milliers d'inconnus rassemblés dans le noir, qui choisissent encore et toujours d'être ensemble.
Le RX100 II a depuis cédé la place à d'autres boîtiers. Mais ces fichiers-là, je ne les retoucherai jamais. Certaines images doivent rester exactement telles qu'elles ont été prises : avec les yeux d'avant. 🖤
Franck Torres — NeoExplora Photographies : AccorHotels Arena, Paris, 10 novembre 2015 (Sony RX100 II) En mémoire des victimes du 13 novembre 2015.





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